Anniversaire (75 ans)

Anniversaire (cf. http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article1854 )

Je suis né entre deux orages. Celui au ventre de ma mère et celui au cœur de ma patrie. Derrière la ligne Maginot la France ajustait son casque. Les femmes ouvrières n’avaient pas l’espoir des nantis. L’aiguille à tricoter furetait du côté des ovaires. Mon père a dit non et ma vie a dit oui. Je suis entré dans les constellations rapidement emporté sur des routes fébriles. Nous allions à l’aveuglette sous la mitraille et la houlette des avions de chasse. Je vomissais le lait si rare qui n’était pas celui de ma mère. Ainsi commença mon défi porteur d’étoiles. Soixante quinze ans après, deux amis m’offrent deux poètes de la plus haute sensibilité : René-Guy Cadou et Christian Bobin. J’entre dans leur chant de symboles comme dans un champ de coquelicots. Ils me rappellent mes 20 ans quand ils furent à l’horizon de ma connaissance. À l’époque, mes amis, poètes, peintres, musiciens étaient tous des fleurs sauvages. J’étais un des leurs, tendre comme l’aubier. Je suis resté dans leur sillage sous le soleil des indignés. Avec l’âge une certaine sagesse m’a gagné comme une marée montante délaissant son humus. Les poètes sont toujours là comme des frères de Reliance. Ils me parlent de ma terre squelettique sous l’engrais, des arbres qui montent au ciel, les oiseaux qui disent adieu pour toujours. Mais aussi des enfants qui parlent une autre langue, des femmes qui s’habillent comme des abeilles, des hommes dont les mots sont encore des poings crispés.

Christian Bobin le sait de l’intérieur : "Ce qu’on appelle un poète n’est qu’une anomalie de l’humain, une inflammation de l’âme qui souffre au moindre contact - même celui d’une brise."

(p.24 de son recueil "La grande vie" (Gallimard, 2014))

Comme le philosophe Marcel Conche, jamais il n’acceptera l’anéantissement d’un enfant sous le joug de l’injuste. "À Mallarmé hypersensible, la vie est venue prendre un enfant et lui a dit : maintenant chante, si tu peux. Chante avec ce trou que j’ai fait dans ta gorge." Christian Bobin continue : "les familles où un enfant a disparu sont comme la galerie des glaces à Versailles, la nuit, quand aucun pas ni résonne : un incendie d’un miroirs vides." p.25.

Heureusement René-Guy Cadou nous l’affirme :

"Je commence à y voir clair

Près de moi

Quelqu’un fait la lumière

Je la reçois en pleine face." p.30

Et pourtant le poète reste lucide :

"Il y a un homme renversé sur la chaussée

Qui n’en a pas pour longtemps

Un homme qui n’a pas trente ans

Avec de belles épaules

Un corps doux à porter

Il faut être fort

Pour se tuer en plein été

On passe sans saluer

Mais ses yeux sont de l’autre côté"

(p.33 de ses oeuvres complètes "Poésie la vie entière", Seghers, 2001)

Merci encore mes amis, mes anciens étudiants en "improvisation mythopoétique" et à toi Christelle qui m’a écrit en exergue au livre de Christian Bobin :

À René, pour tes 75 ans

"Filer l’instant

Tisser le châle du temps

Ourler les blessures

Repriser l’avenir

Mains tenant

En découdre"

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les points clés du sens de la vie et l'éducation

L'astronome et philosophe québécois Hubert Reeves lors de sa conférence à l'université de Genève le mardi 18 juin 2013
https://mediaserver.unige.ch/play/80040

 

Cosmologie et créativité. L'humanité joue son destin et celui de la planète bleue

L' Homme et l'univers avec Hubert Reeves (université de Genève mardi 18 juin 2013)

Une vidéo d'1 heure 20 : https://mediaserver.unige.ch/play/80040

 

L’astronomie contemporaine nous apprend que notre univers a une histoire. On peut l’assimiler à une croissance progressive de la complexité cosmique. 
Issues d’un magma informe, apparaissent progressivement des structures de plus en plus
organisées (atomes, molécules, cellules, premiers organismes vivants puis toute la biodiversité, en constante évolution). L’espèce humaine en fait partie et en dépend. Elle a développé la science et les arts…

Mais, alors que nous sommes dans une sixième extinction majeure, sera-t-elle à la hauteur du défi à relever?

Ma petite fille tu vis et va vivre dans un environnement complètement détériorié par le désir d'accaparement des biens et des services  d'une toute petite minorité de personnes sur cette terre.

Hubert Reeves nous offre un panorama de l'évolution de la vie dans le cosmos. Le processus actuel de destructivité risque de faire disparaître l'Humanité dans un avenir proche d'un ou deux siècles.

Heureusement de plus en plus de consciences s'élèvent contre cet économisme absolu et cette financiarisation mondialisée du vivre-ensemble et cherchent d'autres voies de survie individuelle et collective plus dignes de l'être humain reconquis.

 

Voir l'ensemble des conférences de l'université de Genève : http://www.unige.ch/communication/multimedia.html


 

Extraits du "Journal des chercheurs" 

De le sagesse (suite, 8)

De la sagesse (suite, 7)

De la sagesse (suite, 6)

De la sagesse (suite, 5)

De la sagesse (suite, 2)

De la sagesse (suite 4)

De la Sagesse (suite 3)

De la sagesse (1)

De la sagesse

 Écoutez Pierre Hadot (45 minutes) : la simplicité comme exercice spirituel sur YouTube

 Éléments pour un philosophie du vivre-ensemble(René Barbier, article en pdf)


 

DONNER SENS À SA VIE

Une interpellation permanente

mardi 30 juillet 2013, par René Barbier

Arrivé à un âge avancé, peut-on s’autoriser à dire quelques mots sur ce qui demeure, à jamais, comme une interrogation ?

 

J'ai dit que je considérais André Comte-Sponville comme "mon ami spirituel"

 

Il y a plusieurs façons de donner sens au Réel-Monde qui nous constitue et en même temps qui nous échappe car il demeure "voilé", comme dit Bernard d’Espagnat, un physicien quantique contemporain. 

Nous tentons toujours, malgré tout, de le comprendre dans un processus de réflexion, d’action et de contemplation ininterrompu.

Il me semble que cinq ordres peuvent être remarqués à cet égard.

1. L’ordre techno-scientifique, économique et philosophique conceptuel, dominant en Occident depuis le XVIIIe siècle et qui a tendance à l’emprise hégémonique sur l’ensemble du monde, non sans conflits et résistances.

2. L’ordre religieux dualiste ancestral (le dieu des religions du Livre) qui présuppose une entité transcendante créatrice et séparée de notre monde fini dont l’humanité fait partie.

3. L’ordre esthétique du voir et du geste qui constitue les champs de la peinture, de la sculpture, de l’architecture et de la danse et de beaucoup d’autres arts secondaires.

4. L’ordre expressif suprasensible de l’écoute de soi et du monde par la musique, le chant, et la poésie.

5. L’ordre intuitif des sagesses non dualistes et expérientielles prônées par l’Asie et l’approche apophatique des mystiques rhénans. Ces différents ordres se mélangent, parfois paradoxalement, et interfèrent dans un rapport de force et de sens suivant les époques, qui les questionne et les transforme en permanence, quant aux tenants et aux aboutissants du Réel-Monde.

Le sujet - en tant que personne singulière, à nulle autre pareille - se confronte à ces ordres et tente de trouver sa propre voie d’existence dans l’incertitude et l’imprévisibilité de la rencontre avec soi-même, les autres et le monde.

Personnellement, sans nier l’ordre n°1 dans la mesure où je suis un intellectuel occidental, je me sens plutôt concerné par les ordres 3, 4 et 5 au sein de ce que je nomme la "spiritualité laïque".

QU’EST-CE QU’UN ÊTRE HUMAIN ?

Un être humain est une personne qui ne cesse de poser des questions au Réel-Monde qui l’englobe, le constitue entièrement et lui échappe totalement en même temps.

Cet "être de question" est ainsi "en question" en permanence. Il formule des réponses pour survivre de façon toujours insatisfaisante et incomplète, nécessairement partielles et partiales. Il tente de recouvrir son besoin de questionnement par des croyances dont il fait trop souvent des absolus. Ces derniers évacuent le questionnement dans la certitude illusoire. Ainsi il est croyant en Dieu unique et transcendant ou dans des dieux multiples, y compris des "dieux laïcisés" (Sciences, Technologies, Politique, Sports). Il est matérialiste ou idéaliste ou agnostique. Mais comme le remarque le philosophe André Comte-Sponville en prenant le parti du matérialisme et de l’athéisme, il est obligé de reconnaître qu’il s’agit toujours d’une croyance parmi d’autres. On peut dire également que l’agnosticisme, qui refuse de prendre parti pour l’une ou l’autre croyance, est encore la croyance en la non-croyance.

L’être humain parce qu’il est un être de question, qu’il dispose d’une imagination active et d’une faculté de rendre cohérent le chaos qui l’entoure et qu’il rencontre à l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même, estcondamné à la croyance.

C’est en cela qu’il demeure un philosophe dès son plus jeune âge lorsqu’il pose la question à ses parents : où étais-je avant de naître ? où irai-je après ma mort ? L’enfant est l’être du "pourquoi ?" comme le scientifique et l’artiste.

Comme Emmanuel Kant il cherche à répondre à des questions essentielles sur l’existence et sur l’être en fonction de trois directions : que puis-je savoir ? que puis-je faire ? que m’est-il permis d’espérer ? et, en fin de compte, qu’est-ce que l’Homme ?

C’est par le truchement des ses différents rôles institués dans la vie sociale, qu’il anime son "être de question" : rôle d’enfant, puis de père ou de mère, rôle de travailleur dominant ou dominé, rôle de citoyen dans la cité, etc. au sein d’une succession de conflits entre soi, les autres et le monde.

Tous ces rôles visent à l’orienter vers trois pôles en interaction : un pôle d’action plus ou moins désintéressée ; un pôle de dévotion envers des entités qu’il considère comme transcendantes par rapport à soi ; un pôle de contemplation qui fait culminer son sens inné de la méditation. Ces trois pôles font interagir dans un échange symbolique permanent : Donner, Recevoir et Rendre. Ils constituent depuis toujours la constellation propre à tout élan spirituel.

Tous ces rôles tissent l’illusion de croire à une réponse possible sur les questions-clés de la naissance, de la souffrance, du plaisir, du devenir, de la vieillesse, de la mort.

Quelle partie du Réel-Monde est atteinte vraiment dans ce processus ? Qui peut répondre à cette question à jamais ouverte ?

Certains êtres pensent que quelque chose de stable, de permanent, de compréhensible est approché. D’autres au contraire imaginent que tout est flux impermanent et représentations illusoires et éphémères. Le Réel-Monde en nous-mêmes nous dépasse et demeure hors d’atteinte dans un grand rire et danse cosmiques.

Les mystiques rhénans, les sagesses non-dualistes de l’Asie en tirent la conclusion que seule l’approche apophatique qui questionne sans cesse ce qui semble être par ce qui n’est pas, est pertinente.

Au bout du compte (du conte ?) le philosophe est conduit vers une aporie et abandonne son besoin de croire et de questionner. Il s’ouvre et s’éveille à l’Accueil. Il devient disponible à ce qui est et advient en lui, chez autrui et dans le monde. C’est peut-être à ce moment qu’il frôle le troisième genre de connaissance proposé par Baruch Spinoza.

Il se reconnaît alors comme flamme singulière au coeur du Feu courant qui illumine l’univers ou comme goutte d’eau au sein d’un Océan aux limites inconnues.

Apaisé, il s’éveille en s’endormant dans son questionnement, pour le meilleur et pour le pire.

Peut-être devient-il un poète de la vie en acte ou simplement un Grand Silencieux qui assume complètement le déroulement des quatre saisons sans aucune volonté de choix ?

LE POÈTE ET LA SAGESSE

La poésie est une voie vers la sagesse, mais une voie inachevée, nécessairement.

Elle demeure avant tout dans un entre deux, entre l’espace-temps du mytho-poétique et celui de la sagesse au sein de la conscience noétique.

Pour comprendre, il faut revenir à une typologie que j’ai proposée il y a déjà longtemps concernant l’évolution de la structure de la conscience.

Celle-ci part de l’individu concret, enraciné, au cerveau reptilien et limbique bien développé, que je nomme l’homme fermé. C’est l’individu narcissique du "moi-je", animé avant tout par ses pulsions de vie, de mort et d’agressivité radicale. C’est un stade monadique de la conscience qui se joue pleinement chez le petit enfant livré à lui-même avant quatre ans et avant l’usage de la parole élaborée.

La conscience de l’homme fermé débouche, excepté fixation psychopathologique, sur celle de l’homme existentiel lorsqu’il rencontre l’autre et le monde et, du même coup, ce qu’il est vraiment dans le jeu de ses désirs. L’homme existentiel est tourmenté par le conflit entre la toute puissance de ses désirs et de celle de l’autre, comme du monde naturel et social qui l’influence d’une manière continuelle.

Il entre dans la sphére de la souffrance et du plaisir, de l’action et de la contemplation, de l’emprise et de la déprise. Il ressent profondément le sens de la finitude mais aussi de la création. Son point d’équilibre est toujours fragile, incertain et éphémère. Il ressent sa propre création en partie par son ouverture à la vie symbolique et mythique où fleurit la poésie.

Il faut voir que l’entre deux dans l’existence mytho-poétique constitue un dépassement fondamental des deux premiers modes de conscience (fermé et existentiel). Sans les dénier ou les refouler, le poète les perlabore au fil du temps dans l’acte même d’écrire. Ce faisant il entre également dans le quatrième mode de conscience : la conscience noétique où le sens spirituel et sacré de la vie se donne à vivre en toute amplitude.

Mais le poète, contrairement au sage, demeure dans l’entre deux de l’existentiel et du noétique.

Il aura toujours un pied dans dans la vie concrète. à la fois physique, psychologique et sociale, tout en étant sans cesse dans un processus de dépassement de ces catégories par son élan créateur.

L’homme proprement spirituel, dans ses trois inclinations évidentes : de sagesse (par l’intelligence intuitive finement élaborée), par la mystique (de la fusion au sein d’un ordre qu’il considère comme transcendant) et par l’action désintéressée du saint, perd peu à peu le sens poétique pour aller vers un "plus" de compréhension globalisante dans laquelle l’être humain devient "chiens de paille" comme disent les penseurs taoïstes.

Certes il peut s’exprimer poétiquement mais ce n’est plus l’acte d’écrire qui le porte.

Sur ce point, le plus haut de la conscience spirituelle du sage s’ouvre sur le silence du non-attachement.

Le poète agit, réfléchit et contemple dans l’entre deux. Il demeure immergé dans la nature et dans sa nature incarnée au coeur d’un flux de relations internes et externes. il en porte toutes les stigmates psychiques en termes de révoltes, de sens de l’injustice et de révolutions imaginaires du genre de vie. Mais il est également touché, affecté, par la conscience noétique qui l’ouvre à la vie spirituelle, non nécessairement circonscrite à une vie reiigieuse traditionnelle.Son acte d’écrire le pousse à aller toujours plus loin vers cet horizon. Les plus grands poètes sont des êtres à dimension spirituelle même s’ils ne se réfèrent pas à une croyance religieuse repérable.

Le poète n’est pas plus un philosophe au sens occidental du terme, c’est à dire fasciné par le concept dont il se veut le producteur si possible original.

Le philosophe pense la vie en fonction de l’histoire de la philosophie sur laquelle il s’appuie d’une manière dirimante. Retirer les citations et références à cette histoire dans un texte de philosophe contemporain et vous réduisez son ouvrage des trois-quarts. Le philosophe convoque la pensée philosophique légitimée (donc historique et arbitraire) pour argumenter sa propre pensée. Il élabore le sens en allant de plus en plus loin dans l’abstraction et le recours à des néologismes, des inventions de langage. La tendance est si rude qu’elle a conduit la philosophie occidentale vers la fin de la philosophie chez les "philosophes de la déconstruction" de tout système symbolique.

Néanmoins l’aporie de cet élan critique des penseurs de la modernité révèle une porte close sur le sens ultime de la vie dans toute sa richesse complexe. Rien n’est soutenu, argumenté, de pertinent sur ce qui conduit l’être humain à vouloir vivre malgré tout. Ce qui est depuis toujours - la nature - l’univers - demeure inconnue dans la raison et, trop souvent, la sensibilité même n’existe plus.

Ce n’est pas vrai de la pensée asiatique (Inde et Chine par exemple). Elle est expérientielle dans ces régions du monde depuis l’origine, comme dans la pensée grecque pré-socratique et chez les stoïciens, épicuriens, cyniques etc.

Dans ces pays "philosophie", poésie, arts, musique, danse, chant etc. vont de pair avec un sens subtil de la nature et de l’insertion de l’individu en son sein. Mais l’histoire de la philosophie ignore très largement l’apport de ces orientations de pensée asiatiques. Très rares sont les philosophes occidentaux, surtout français, ouverts sérieusement à ce type de littérature.

Les choses vont peut-être changer avec la nécessité de reconnaître que nous sommes à l’orée d’un nouveau paradigme affirmant l’émergence des systèmes complexes. De tout temps, en effet, l’histoire de la philosophie a dû tenir compte de l’état de la science de son temps. Aujourd’hui, sur ce point, nous sommes arrivés à un carrefour civilisationnel, une nouvelle "période axiale", suivant le mot de Karl Jaspers. L’ancien paradigme mécaniste newtonien doit laisser la place à celui de l’interaction et de la relation dans les champs des processus. L’objet repérable, délimité, mesurable en termes d’effets et de cause, semble disparaître. La pensée asiatique paraît plus appropriée pour faire réfléchir sur la complexité croissante de l’univers. Elle détrône la pensée analytique et la replace à sa juste place dans l’univers de la bande moyenne de perception.

Dans cette pensée de l’ailleurs, ex-topique, la notion d’être, de substance s’évanouit au profit de celle d’un système complexe de relations, d’interactions et d’émergences imprévues. Tôt ou tard, la philosophie occidentale aura à réinventer son argumentaire et prendre des distances avec les fondements de son histoire ancestrale pour découvrir d’autres horizons de pensées métisses. Le poète est nécessairement concerné par cette pensée de l’ailleurs qu’il reconnaît comme pertinent dans son vécu quotidien et dans sa sensibilité. Elle lui permet d’enrichir sa réflexion sur la création au delà du mode narcissique et spectaculaire propre à notre temps et d’approfondir un peu plus l’écart entre l’existentiel et le spirituel qui fonde la poésie en acte de la personne singulière.

P.-S.

Écouter-Voir :  Qui est le "je" qui pense : un film sur les neurosciences de la conscience aujourd’hui (52 minutes) Publiée le 5 nov. 2012 KTOTV·9 398 vidéos La conscience humaine n’est-elle qu’un produit du cerveau ? Et le cerveau lui-même n’est-il qu’un extraordinaire assemblage de neurones, ou l’outil qui permet à l’homme d’exprimer son humanité profonde ? L’homme est-il libre de penser ? Aujourd’hui les neurosciences permettent des découvertes étonnantes sur les fonctions du cerveau. Et lorsque l’on comprend cette extraordinaire complexité de fonctionnement, on ne peut que se poser la question fondamentale : comment le seul hasard - ou une multiplicité de hasards successifs - ont-ils pu permettre cela ? Est-ce qu’il y a quelqu’un qui pense ? Accompagnés de chercheurs en théologie, neuroscience, philosophie et éthique des neurosciences, les auteurs nous emmènent dans un voyage passionnant au coeur des mystères de la pensée humaine. Un film réalisé par Caroline Puig-Grenetier. Une coproduction Les Films de la Découverte et KTO - 2012. Émission du 05/11/2012.

Voir aussi : Les mystères du cerveau humain,une émission de Franz olivier Giesbert  (1h50) http://www.youtube.com/watch?v=nXHkJUXhLBk

et également les diverses conférences du colloque de Font-Romeu sur la Conscience en juillet 2012, notamment la communication de Marc Halévy

ÉCOUTER-VOIR KRISHNAMURTI : "Libérer notre cerveau du conditionnement" en français (1 )

 

ÈCOUTE, MA PETITE FILLE, CETTE PAROLE DE TRANQUILLITÉ

Dans un parc une méditation

De la solitude

Du silence1

Du silence2

Du silence3 (la proie du silence)

 

 

UN SÉMINAIRE À L'UNIVERSITÉ

Pendant deux jours, en mars 2013, j'ai donné mon tout dernier séminaire dans le cursus du diplôme universitaire de formateurs d'adultes (DUFA) de l'université Paris 8, avant une retraite définitive. J'ai voulu donner aux stagiaires adultes l'essentiel de ce que je pense sur la question du sens de la vie en liaison avec l'éducation, au sein du capitalisme contemporain que je nomme "capitalisme de catastrophe". L'enregistrement de la première journée et de la seconde journée nous permet d'en faire le tour à partir de mes exposés et de la réflexion ensuite des étudiants en sous-groupes.(à écouter sous firefox de préférence)

 Voir sur "le journal des chercheurs"

 http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article1710

 

 

Première journée

 

Les points-clés de l'exposé sur la rencontre et le sens de la vie

http://www.grappe.asso.fr/sensdelavieRB1h45.amr

 

Exposés des sous-groupes et discussion générale

 

 http://www.grappe.asso.fr/sensdela vieRB-groupes-1h50.amr

Seconde journée

 

Exposé de René Barbier sur la sagesse questionnante et ses trois pôles : néoténie, pléonexie, altruisme

 

 http://www.grappe.asso.fr/2013mars19.3gpp

Discussion en grand groupe et éclaircissement sur l'approche transversale dans ce cadre problématique

 

 http://www.grappe.asso.fr/2013mars15.3gpp

Roger Bastide, Les problèmes de la vie mystique [1931], PUF, "Quadrige" n° 226, 1996, 214 p (bibliographie complète de Roger Bastide )

Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard réd 2011, (1999).843 pages

Sur Dany-Robert Dufour

Sur Cornelius Castoriadis

Sur l'histoire de la psychosociologie clinique française

René Barbier, L'Approche Transversale, l'écoute sensible en sciences humaines, Anthropos, 1997, 357 pages

Jacques Lecomte, La bonté humaine ; altruisme, empathie, générosité, Paris, Odile Jacob, 2012

Sur une réflexion philosophique autour de l'amour, André Comte-Sponville nous offre une texte approfondi dans un chapitre de son Petit traité des grandes vertus édition Points Paris et de Jongbloed  Pays-Bas, coll point2, 2011, 625 pages, notamment pages 469 à 620


 

Qu’est-ce que l’éducation ?

 

Interview de Professeur René Barbier  (université Paris 8) par Marie-Laure Mimoun-Sorel (Australie)

 

1 - En 1996 le Rapport Delors sur l’Education pour le XXIème siècle recommandait 4 piliers : Apprendre à Connaître, Apprendre à Faire, Apprendre à Vivre Ensemble et Apprendre à Être. Comment comprenez-vous le pilier Apprendre à Être ?

 

En général on parle d’Apprendre à Être et on a dans l’esprit trois choses : savoir, savoir faire et savoir être. Apprendre à Être est lié à savoir être  et savoir être est lié à savoir faire et savoir. Mais c’est vrai que du savoir au savoir être il y a comme une progression, une sorte d’ouverture. Quand on parle de savoir être on a toujours l’impression qu’on va dire quelque chose de sublime alors que de mon point de vue le savoir être, quand il est vraiment intégré, il est non pas un savoir il est de l’ordre d’une connaissance. Je fais la distinction entre savoir et connaissance. Aussi bien le savoir que le savoir faire c’est de l’ordre d’un savoir, effectivement. Au niveau du savoir être ce n’est plus le savoir, c’est quelque chose qui est d’un autre ordre.

 

Dans Apprendre à Être  il y a la notion « apprendre à se connaître ». Est-ce que cet aspect de « se connaître soi-même » est central dans la formation que vous proposez à l’université?

 

Oui. C’est central mais ce n’est qu’un élément. Cela fait 35 ans que je suis dans l’enseignement supérieur : j’ai beaucoup réfléchi et j’ai fait beaucoup de pratique de terrain. Maintenant ma conception de l’éducation qui est très simple et en même temps assez complexe. Elle est de me dire que l’éducation c’est une articulation entre deux sphères. La sphère qui représente les savoirs pluriels, pas des savoirs spécialisés mais des savoirs pluriels d’un côté et de l’autre la sphère de la connaissance de soi. L’éducateur c’est celui qui va faire entrer en dialogue ces deux sphères. Ca veut dire qu’il a exploré un temps soit peu ces deux sphères. Ca veut dire qu’il est lui-même concerné dans sa propre vie par ces deux sphères. Les savoirs pluriels ca veut dire que l’éducateur n’est pas un être spécialisé : c’est quelqu’un qui s’intéresse d’une façon importante et soutenue à l’ensemble des savoirs de l’humanité. Il fait ce qu’il peut, naturellement et bien évidement il ne peut pas tout savoir mais il a une sensibilité à l’ensemble des savoirs de l’humanité. Il est aussi bien intéressé par les neurosciences qu’il sera intéressé par la psychanalyse que par l’histoire des religions, par l’art etc. Il a une sensibilité très large en quelque sorte, ce qui fait qu’il n’a jamais fini de s’enrichir de ce côté-là. Il n’a jamais fini sa formation, il est toujours en formation par rapport à cela. Et ca, c’est du côté des savoirs pluriels. Ca ne veut pas dire qu’a un certain moment il ne va pas se spécialiser. Par exemple, pour ma part, je me suis spécialisé en sociologie. J’ai fait un doctorat de sociologie mais pour moi être sociologue ce n’est pas être éducateur. Un éducateur il dépasse de beaucoup la sphère d’une spécialisation pour être un curieux de tout en quelques sortes. Un curieux fondamental sur l’ensemble des savoirs humains c'est-à-dire la façon dont les êtres humains ont donne de l’intelligibilité au monde qu’ils rencontraient.

De l’autre côté, c’est la sphère de la connaissance de soi. L’éducateur est aussi complètement concerné par cette sphère. La sphère de la connaissance de soi c’est toujours une sphère singulière, personnelle, c’est lié à une expérience personnelle. On n’a pas une connaissance de soi par une connaissance extérieure. C’est parce que quelque chose en nous s’est transformé, a changé à travers une épreuve de réalité qu’on avance vers la connaissance de soi. Et en avançant vers la connaissance de soi, quand on avance suffisamment, on rencontre la connaissance du monde. Aller vers la connaissance de soi c’est rencontrer la réalité du monde. Alors si je dis que l’éducateur c’est celui qui articule, qui fait entrer en dialogique ces deux mondes, c’est que quand on va vers la connaissance de soi on peut avoir une tendance à s’enfermer dans des certitudes liées à son expérience personnelle et à la limite on est dans l’autisme. Les savoirs pluriels viennent interpeler toute l’expérience qu’on a à titre personnel parce que les savoirs pluriels ce sont des savoirs en extériorité, c’est l’humanité dans son ensemble qui a produit ces savoirs-là. La connaissance de soi c’est lie à une expérience personnelle unique, singulière mais qui peut conduire effectivement à l’autisme et à la folie même d’une certaine façon. Les savoirs pluriels viennent interpeller cette connaissance de soi pour en tracer les limites en quelques sortes. Mais l’inverse est vrai aussi. Les savoirs pluriels ont tendances aussi à s’enfermer dans des certitudes qui sont lies à des épistémologies, qui sont liées à des rapports au monde, qui sont liées à l’histoire de la science aussi. La connaissance de soi par le côté expérientiel et singulier vient interpeler la vérité avec un grand V que l’on pourrait trouver dans les savoir pluriels, surtout à l’heure actuelle que ces savoirs sont d’ordre scientifique essentiellement. Quand on parle de savoir à l’heure actuelle ce qui vient immédiatement c’est le savoir scientifique. Or, la connaissance expérientielle peut venir interpeler ce que dit en termes de « vérité » le savoir scientifique.

L’éducateur c’est donc celui qui va faire interpeler les savoirs pluriels par la connaissance singulière et qui réciproquement va faire interpeler la connaissance singulière par les savoirs pluriels. Ceci dans son action d’éducateur en direction d’autrui mais à l’intérieure même de lui-même. C’est-a-dire que lui-même est dans cette dialogique entre les savoirs pluriels et la connaissance de soi. Pour faire cela il entre dans ce que j’appelle une relation de « médiation-défi ». « Médiation » parce que c’est bien une dialogique entre les deux et « défi » parce que l’un interpelle l’autre sans cesse. Pour réaliser cela il lui faut des moments d’approfondissement qui passent par ce que j’appelle la méditation. La méditation c’est une certaine façon d’être avec soi-même dans un silence intérieur qui est une présence fondamentale au monde.

 

Dans ce que vous dites, l’être humain a besoin de s’exposer et d’agir dans le monde afin de connaître son être intérieur …

 

Oui tout a fait mais il a besoin des deux. Et ça c’est la différence pour moi entre l’éducateur et le sage. Le sage il est du côté de la connaissance de soi et à la limite les savoirs extérieurs sont relatifs pour lui. Ce qui compte c’est la connaissance de soi. Le savant lui il est du côté des savoirs pluriels et voir même des savoirs spécialisés. D’ailleurs il y a de plus en plus de savants spécialisés et il y a de moins en moins de savants humanistes comme on en trouvait à la Renaissance. Et à la limite la connaissance de soi il n’en a rien à faire. L’éducateur il est au centre, il est entre les deux. Et il est ni sage, ni savant. Il a un pied tout de même dans les savoirs pluriels et il a aussi un pied du côté de la connaissance de soi. L’éducateur est un être inachevé et toujours en voie d’inachèvement.

 

Comment cela se met-il en place dans la Formation de Formateurs que vous proposez à l’université de Paris 8?

 

Je propose un projet pédagogique qui est centré essentiellement sur l’hétérogénéité : la multiplicité des regards, des perspectives mais aussi la composition des membres du groupe, l’interculturalité, les savoirs pluriels, des champs théoriques très ouverts, voir contradictoires. Je ne vais pas hésiter à mettre quelqu’un qui est plus proche de la psychanalyse freudienne que quelqu’un qui sera plus proche de Rogers par exemple alors que les deux ne peuvent pas se sentir en général. Je fais confronter des options qui peuvent être très différentes, je n’ai pas peur de ces contradictions. En fait j’ai une conception du savoir qui n’est pas uniforme. J’ai une conception du savoir pluriel, multiple, transdisciplinaire et donc je ne suis jamais enfermé dans un seul regard. Forcément je suis limité parce que je suis un être humain : quelque fois je vois les choses avec un champ théorique psychanalytique au sens freudien du terme, à un autre moment cette même chose je peux la regarder en tant que sociologue ou en tant qu’historien etc. J’ai sans cesse des éléments de référence qui viennent pour éclairer autrement le même fait. Le même fait est éclairé autrement suivant que l’on appartient à telle ou telle théorie. Ça veut dire aussi que tout ce qui est dit au niveau de l’interprétation est à la fois une violence sur le fait parce que ça circonscrit l’interprétation du fait à un seul horizon et en même temps rien n’est fondamentalement vrai. La seule chose qui dans le fond est vraie pour un être humain c’est ce qu’il vit au fond de lui-même donc ça ramène à la connaissance de soi. Mais en même temps la connaissance de soi, si on ne veut pas qu’elle se termine en folie il faut qu’elle soit interpellée par l’autre et l’autre symbolique qui est représenté par le champ des savoirs pluriels de l’humanité.

 

Et la transdisciplinarité, comment prend-elle place dans votre cours ?

 

Elle arrive non pas par quelque chose d’externe mais beaucoup plus par un processus. L’idée de transdisciplinarité c’est l’idée que non seulement il y a des disciplines mais essentiellement des disciplines qui sont interconnectées, qui s’interpellent, qui sont interdisciplinaires et surtout qu’il n’y a pas que ce champ d’interdisciplinarité, il y a quelque chose qui est entre et au-delà des disciplines. Quand on dit discipline en général on dit des champs de savoir relativement structurés, précis, voir prouvable etc., on entre dans tout ce qui est de l’ordre de la scientificité habituelle. Quand on dit au-delà des disciplines on ouvre sur quelque chose qui n’est pas de l’ordre d’une discipline scientifique – ca ne veut pas dire qu’il n’y a pas des rigueurs, c’est Paul Valery qui disait que « la rigueur engendre des rêves » - mais c’est par exemple le domaine artistique ou poétique, littéraire, c’est aussi le domaine spirituel. Pour moi dans le champ des savoirs pluriels tout ce qui concerne la dimension théologique - ce qu’apportent les religions comme interrogation sur ce qu’est un être humain et les valeurs d’un être humain etc. - c’est effectivement quelque chose qui est à prendre en considération, non pas à rejeter d’emblée dans l’idéologie mais à prendre en considération comme faisant partie de l’être humain, mais toujours en dialogique avec l’expérience personnelle. Si mon expérience personnelle vient contester ce que dit le dogme religieux et bien il y quelque chose qui est à prendre en compte pour moi-même parce que j’ai une expérience personnelle autre. Mais inversement cette expérience personnelle doit être aussi mise en question par le champ des savoirs pluriels, pas simplement si je suis un théologien mais aussi si je suis un sociologue, un économiste etc. Dans la transdisciplinarité de ce côté-la, ce n’est pas une nouvelle discipline qu’on enseigne, c’est une forme de sensibilité qui passe dans un processus d’interpellation qu’on a sur les significations qu’on plaque sur le monde.

 

Dans ‘transdisciplinarité’ vous avez le préfixe ‘trans’, est-ce qu’il y a ici un lien avec la notion de transcendance ?

 

Je suis très prudent a l’égard des transcendances. Je reste dans une relation d’inconnu. Je pense que l’être humain dans sa complexité, dans son évolution vers une complexité peut-être de plus en plus élaborée, reflète une relation d’inconnu. Alors inconnu par rapport à quoi ? Certains diront Dieu d’autre diront l’univers, d’autres diront la Nature etc., peut importe le terme que l’on emploie, de toute façon on ne sait pas ce que ça veut dire. Donc on reste dans un champ d’ouverture et par rapport à cela, pour moi on va à ce moment-là parler de transdisciplinarité. Alors je n’emploie pas trop le terme de transcendance, j’emploierais plutôt le terme de dépassement parce que le terme de transcendance ça nous place dans un champ religieux : immédiatement on pense à Dieu et je suis très prudent par rapport à ça.

Je peux parler de sacré, je peux parler de dépassement mais la seule chose qui compte pour moi c’est l’expérience qu’on en fait. Et dans cela il y a des éléments qui nous interpellent vraiment sur quelque chose d’autre que la matière.  

 

Le terme religieux signifie aussi le fait d’être relié. Relié intérieurement en soi et extérieurement au monde.

 

Oui effectivement. Moi le terme de reliance fait complètement partie de mon vocabulaire. Je pense qu’un être humain c’est un être relié. Il y a l’idéogramme chinois qui parle du terme de vertu d’humanité, c’est vraiment un petit bonhomme avec deux traits qui montrent que c’est un être relié avec l’autre. C’est vrai que je ne conçois pas un être humain qui serait séparé. Je ne sais pas ce que ça veut dire dans ma philosophie de la vie liée à mon expérience personnelle.

 

Si on revient à cette Formation de Formateurs, est-ce que cette hétérogénéité a été voulue dans le but, pour les étudiants, de favoriser la connaissance de soi grâce aux antagonismes, aussi bien aux niveaux relationnels qu’académiques ?

 

Tout à fait. Je pense que la vie c’est la confrontation à l’hétérogénéité. Par cette confrontation à la différence peut-être que l’on arrivera à trouver ce que veut dire l’unité. Mais on ne peut pas trouver ce que veut dire l’unité si on pose d’emblée, idéologiquement ce qu’est l’unité. Il faut d’abord se confronter à la différence, à la diversité, c'est-à-dire à la diversité des formes du monde. C’est en cela qu’on peut éventuellement, par des épreuves de réalité et par des expériences personnelles trouver quelque chose que j’appelle moi dans mon langage le « clair joyeux » qui est de l’ordre d’une unité pour soi-même mais qui est aussi une unité du monde. Donc oui, c’était voulu de faire le plus de diversité et d’hétérogénéité possible.

 

 

En tant qu’éducateur quel est votre rôle au sein de ce cadre hétérogène que vous mettez en place ? Faites vous sciemment naître des antagonismes, des conflits ?

 

Le conflit est intrinsèque au développement de la personne. On ne peut pas penser en termes de changement intérieur en excluant le conflit. Le conflit fait partie du changement de la personne. A un certain niveau d’être il n’y a plus de conflit. Mais pendant toute une période de la vie à l’intérieur de soi-même il y a du conflit et il y a du conflit nécessaire pour le changement. Je crois que mettre des personnes en hétérogénéité c’est nécessairement accepter que le conflit naisse dans les groupes. Il ne faut pas avoir peur du conflit.

 

Est-ce que vos étudiants savent à quoi ils s’engagent quand ils commencent le cours?

 

Au niveau de la sélection des étudiants on prévient toujours en disant : « vous savez que cette formation sera une formation impliquée ou nécessairement il y aura du conflit ». Oui, ils sont prévenus dès le départ. Mais en même temps ça ne veut trop rien dire parce que ce n’est pas parce qu’on les prévient rationnellement que ça leur parle émotionnellement. On ne peut pas se représenter quelque chose qui sera émotionnel.  Ce n’est pas parce qu’ils disent oui qu’éventuellement ils pourront assumer. Mais il y a une sorte de contrat explicite ou ils savent qu’en entrant dans cette formation de formateurs ils acceptent l’implication et le fait de se remettre en questions, ils acceptent de dire l’expérience de vie personnelle et professionnelle. Ils acceptent que ce soit un travail de groupe et ils savent que dans un travail de groupe il y aura forcement des personnalités différentes et du conflit. Ca c’est clairement dit dans le projet pédagogique et quand on reçoit les étudiants en sélection on leur dit vraiment et précisément que ce sera comme ca. Par contre au niveau des formateurs qui interviennent, il faut qu’ils puissent assumer le conflit. Si un formateur a peur dès qu’il y a un conflit et bien il ne peut pas faire partie de cette formation.

 

Quand un conflit se présente, comment le formateur l’accompagne ?

 

Tout dépend du conflit. Moi j’ai un principe de régulation qui est que le conflit est d’autant plus violent qu’on est dans l’imaginaire. La seule façon de désamorcer la violence du conflit c’est de passer dans le symbolique, dans l’ordre de la parole. C’est à dire que ce conflit puisse être élucidé dans le symbolique, c'est-à-dire dans le rapport du sens en proposant de la signification. Mais proposer de la signification c’est avoir un champ de savoirs pluriels tellement larges que justement on peut jouer sur plusieurs perspectives. Cela s’appelle la multiréférentialité. Et cela, sur différents plans, ce n’est jamais qu’un plan personnel. En fait quand on regarde une situation conflictuelle on s’aperçoit que tous les plans sont mêles. Il y a à la fois la subjectivité personnelle mais aussi quelque chose qui appartient au groupe, à la société, à l’histoire, à l’économie. Ce qui est important c’est qu’on puisse en parler et proposer des perspectives d’interprétation, des regards qui font que justement ce qui était non dit, et donc qui faisait parti de l’imaginaire - et si c’est non dit ça passe par l’acte et la violence physique vient de là en grande partie. C’est important qu’on puisse effectivement transposer cette violence sur un plan symbolique, c'est-à-dire où il y a de la parole, et de la parole qui est écoutée et de la parole qui n’est pas unilatérale mais qui a une ouverture telle que les gens puissent y trouver leur compte parce que ce sont les gens qui donnent un intérêt à l’interprétation, qui donnent une pertinence à l’interprétation en disant oui ça, ça me parle. Ce principe est un principe général de tous ceux qui ont une formation en psychologie. Si ensemble on réussi à trouver du sens à ce moment-là il y a quelque chose de l’ordre d’une création collective. Il y a une co-construction de sens, on construit le monde ensemble.

 

Cette hétérogénéité qui favorise la connaissance de soi est-ce vraiment spécifique à votre formation ou existe-t-elle aussi dans d’autres cours à l’université ?

 

Au niveau de la Formation de Formateurs d’adultes c’est un projet pédagogique construit, écrit. Quand je reçois les gens s’est souvent qu’ils me disent c’est la première fois qu’on a quelque chose d’écrit et fouillé. Souvent ils disent c’est parce qu’il y avait ce projet écrit que je suis venue. Chaque mois il y a une journée consacrée à l’écoute transversale du groupe c'est-à-dire de tout ce que vit le groupe durant la formation. Pour animer cette journée il y a une autre personne, une femme. Nous sommes très complémentaires et nous intervenons avec différentes façons de faire et de voir. C’est intéressant parce que ça ouvre le champ des possibles.

 

Si vous étiez un instituteur dans une classe de cours préparatoire comment vous y prendriez-vous pour amener les enfants à cette connaissance de soi ?

 

C’est un long chemin. Tout dépend de l’instituteur et de ce qu’il a lui-même explorer. Je sais que le type d’écoute que j’appelle l’écoute sensible est valable pour les petits enfants, c'est-à-dire une forme d’écoute qui est fondé sur la non maitrise, sur l’idée fondamentale que l’être humain est un être extrêmement complexe dont on n’aura jamais fini de comprendre la profondeur, et y compris au niveau du petit homme. Si au départ on se dit : « voila un être hyper complexe dont je ne connaitrais jamais les tenants et les aboutissants, qui restera pour moi une relation d’inconnu » alors on n’a pas une visée totalitaire sur cet être et on chemine avec lui et en fonction des étapes de la vie on va respecter sa dynamique en étant à l’écoute de son développement personnel.

 

Est-ce que la connaissance de soi est indispensable à l’éducation ?

 

Ah oui, complètement. Mais dans ma conception de l’éducation il y a deux choses : la connaissance de soi par l’expérience personnelle mais aussi des découvertes, des rencontres, des faits, des éléments, des bouleversements émotionnels ou  intellectuels qui font qu’il y a des pants de la réalité qui s’éclairent. Il y a ce que Krishnamurti appelait « un éveil de l’intelligence », mais l’intelligence ce n’est pas l’intelligence purement logico-mathématique ou linguistique, c’est une intelligence globale, une certaine façon de comprendre la réalité du monde. Ca ne va jamais sans une curiosité sans fin par rapport aux savoirs, c’est-a-dire aux significations que l’humanité a proposé à la communauté humaine pour comprendre son rapport au monde. Par exemple, un éducateur ne peut pas être en dehors de la politique. Education et politique ca va ensemble au sens étymologique. Politique ça veut dire polis, ça veut dire organisation de la cité. Un de mes collègues a écrit tout un ouvrage qui s’intitule « Education et Politique » qui traite justement de cette relation. On est oblige d’être concerné par la polis au sens grec c'est-à-dire l’organisation de la cité. Sachant que l’organisation de la cité aujourd’hui ce n’est pas simplement ce qui se passe en France ou en Europe, c’est la cité planétaire. Un éducateur ne peut pas être en dehors de l’écologie politique, il doit en avoir nécessairement conscience. Ca fait partie de sa transversalité comme on dit.

 

 

Du fait que nous vivons de plus en plus dans des sociétés multiculturelles est-ce que selon vous il y a une urgence d’accéder à cette connaissance de soi; une connaissance de soi qui nous permettrait de plus facilement  vivre en paix avec nous-mêmes et avec les autres ; une urgence du fait que nous sommes de plus en plus exposés à la différence (culturelle, religieuse, etc.) ?

 

L’urgence est d’accepter de plus en plus et de mieux en mieux le questionnement sur ce qu’on appelle le ‘je’. Qu’est-ce que le ‘je’ ? C’est un questionnement que rencontre toute personne en développement spirituel. Dans la pensée non dualiste c’est un questionnement fondamental que ce soit la pensée bouddhiste ou la pensée hindouiste. Ce sont des approches philosophiques où il y a une mise en question de ce que veut dire le ‘je’. Mais ça existe aussi dans la psychanalyse lacanienne.

La connaissance de soi c’est vraiment un questionnement sur ce que veut dire le ‘je’. Ce questionnement-là va jusqu’au point où le ‘je’ disparaît en tant que consistance, en tant que ‘moi je’, pour une ouverture sur quelque chose qui est infini, on pourrait dire la totalité du monde, pour revenir ensuite à un ‘je’. Il y a un moment où le ‘moi je’ disparaît. C’est une grande angoisse et on arrive dans un champ qui est un champ d’expériences humaines intérieures complètement inconnues. Il y  a une autre phase ensuite où l’on revient malgré tout a quelque chose de l’ordre d’une identité mais c’est toujours une identité relative. On ne s’identifie plus à l’identité, malgré tout elle est nécessaire pour communiquer avec les êtres pour faire partie de la société, pour entrer dans des rôles mais par exemple on ne va jamais s’identifier à un rôle. Moi par exemple je suis Professeur d’université, mais je ne vais pas m’identifier à ce rôle de Professeur. Je sais bien que ce que je suis c’est bien au-delà du rôle. Et ce que je suis c’est quelque chose d’infini. Mais cela on peut le dire qu’à travers une épreuve de réalité intérieure. Sur le chemin de la connaissance de soi on passe par un certain nombre de seuils, de mutations qui sont des mutations spirituelles en fait. Mais si on est un éducateur on est concerné a la fois par cette connaissance de soi mais on est aussi concerné par la façon dont les êtres humains extérieurs donnent du sens à la réalité.

 

 

Extrait de mon journal d'itinérance en 1985

 

De la sagesse (suite 4)

Le sentiment de la mort, extraits d’un journal d’itinérance

samedi 3 juillet 2004, par René Barbier

 

J’avais un peu plus d’une trentaine d’années lorsqu’un jour où je déjeûnais dans la famille d’ Eliette, mon épouse d’alors et la mère de ma fille, un de ses frères lança en l’air une énorme noix de coco. Elle retomba sur le sommet de ma tête et je vis, réellement, trente six chandelles. Je crus que j’avais une fracture du crane. Je devins blanc comme un linceul. Je me dressai et je commençai à ressentir des troubles du comportement. Mon corps se mit à trembler dans tous les sens. On se précipita vers moi, mais je dis d’une voix très calme et les yeux fermés de ne rien faire, de ne pas me toucher. Je restai là, debout, sans faire un geste, tandis que mon coeur battait la chamade et que mon corps était incontrôlable. Je pris le parti de contempler ce qui m’arrivait, sans chercher la moindre maîtrise. Jamais je n’ai su, à ce point, que mon corps n’était pas totalement ce qui me constituait ontologiquement. "Je" semblait être une instance vivante beaucoup plus complexe et plus sûre également, dont le déchiffrage supposait une compréhension plus exigeante de la globalité de l’existence. Bientôt ma crise se termina. Aujourd’hui il me reste un sentiment d’avoir vécu une expérience fondamentale pour mon propre devenir. Un autre moment important de finitude se déroula lors de mon quarantième anniversaire. Je venais de quitter ma voiture dans un parking souterrain d’un impressionnant building du quartier Montparnasse. Je devais rejoindre une amie qui habitait au vingtième étage. Ce jour-là, il faisait une chaleur caniculaire. Je pris l’ascenseur. J’ai toujours su qu’un jour, j’aurais à me confronter à l’angoisse de "la panne". Evidemment, arrivé à la hauteur du premier sous-sol, l’ascenseur s’arrêta et toutes les lampes s’éteignirent. J’étais seul. Je cherchai à tâtons les boutons de sécurité. Je ne vis rien et j’appuyai sur tout ce qui me tombait sous la main. Rien ne se déclancha. J’appelai à voix basse puis de plus en plus fort. Bientôt je me surpris en train de crier comme un dément. Personne ne répondait. Le noir se faisait plus pesant, plus engluant. Une angoisse sourde commençait à m’envahir. J’avais l’impression de manquer d’air et je pensais que j’allais peut-être crever dans cette cage d’acier. Etait-ce une réactivation du traumatisme de ma naissance difficile ? Je me mis à m’enrager contre cette situation et j’entamai le procès de notre civilisation du gadget électronique. Je me demandai ce que je faisais là, dans ces tours en béton, puisque je n’aime que la verdure et le bord de l’eau ! Enfin la lumière revint. Mais rien ne bougea. Je regardai autour de moi, en haut, en bas. Aucune fente, pas une brêche. Et dans mes poches, pas un seul objet adéquat pour dévisser, déboulonner, faire un trou ! Je frappai plusieurs fois de toutes mes forces contre les parois en criant plus fort. Rien ! J’avais vraiment le sentiment d’être dans une tombe qui peu à peu se refermait sur moi. Mon émotion s’amplifiait de plus en plus et, heureusement, j’eus encore assez de lucidité pour m’en apercevoir. Je m’accroupis alors dans un coin de l’ascenseur. Je pris un masque de sommeil que j’emporte toujours avec moi. Je fermai les yeux et je fis le vide complet dans mon esprit. Ni pensées, ni images. Dix minutes après, je me relevai et j’appelai tranquillement à l’aide. J’étais redevenu parfaitement calme. Comme par enchantement, une personne me répondit et partit chercher du secours. Un quart d’heure plus tard je réussis, tant bien que mal, à sortir de mon trou à rats. Je conserve de cette expérience, le souvenir d’une angoisse profonde et du remède pour m’en sortir. L’angoisse nait de l’imaginaire. Il se peut que jusqu’au dernier instant - celui de notre propre mort - la réalité soit plus simple que la complication de tous nos fantasmes réunis à son propos.

Mercredi 8 mai 1985

Il est assez tard quand je reçois ce coup de téléphone de mon collègue Rémi Hess. Il m’annonce, la voix émue, que Etienne B., un enseignant vacataire de notre département, s’est donné la mort hier soir dans le parking de l’Université de Paris VIII en "laissant son corps au département des sciences de l’éducation", comme il l’a écrit dans une lettre qu’on a retrouvée par la suite. Rémi me prévient car je dois faire mon cours ce jeudi en sciences de l’éducation et justement mon enseignement annuel, cette année, porte sur le thème de "la mort, l’imaginaire et l’éducation".

La transversalité est là, dans toute sa nudité tragique. Je suis touché par le suicide de B.. Un suicide est toujours pour moi une sorte d’échec social, une brisure dans l’étoffe de la solidarité d’un groupe et d’une société. Mais plus singulièrement le suicide d’Etienne B. me concerne par sa personnalité.

J’avais, en son temps, suivi de près "son affaire" d’incendiaire dans les années soixante-dix. B. faisait partie de ceux avec qui je me sentais des connivences idéologiques depuis longtemps. Je savais qu’il avait été "porteur de valise" pendant la Guerre d’Algérie. Il faisait partie du célèbre "réseau Jeanson" du temps où, moi-même, jeune lycéen, je me battais à la sortie du Lycée Voltaire avec les partisans de l’Algérie Française.

Après 1968, lors de la chasse aux "gauchiste" qui l’avait conduit devant les tribunaux pour un crime qu’il n’avait pas commis (une histoire d’incendie dans le sud de la France où il était en vacances), je m’étais senti de tout coeur avec lui, contre l’injustice de l’époque. J’avais été heureux de son recrutement comme chargé de cours au département des sciences de l’éducation à l’Université de Paris VIII en 1975. Je savais sa situation précaire, comme toute celle des chargés de cours dans l’Université Française. Moi-même chargé de cours à Paris VIII, j’avais la chance d’être maître-assistant à l’Université voisine de Paris XIII. L’avènement de la Gauche au pouvoir nous avait, un certain moment, permis d’espérer une ouverture pour les marginalisés de l’Université. Après un timide effort dans cette direction, le gouvernement socialiste a détourné le regard, pris par les enjeux de la politique-spectacle.

Je dois dire, cependant, que je n’avais guère apprécié le chantage affectif exercé sur nos collègues de la commission de spécialistes lors de l’élection pour un poste d’assistant dont B. était l’un des candidats, parmi quelques autres également de grande valeur, même si je comprenais les raisons obscures de ce comportement. Peut-être qu’un chantage au suicide n’était pas pour moi considéré comme dérisoire ou simplement spectaculaire, mais plutôt comme un appel impossible à satisfaire dans la situation et un enjeu tout à fait réel.

La lettre qu’Etienne B. avait adressée, par la suite, au Président de l’Université, m’avait rassurée à moitié. Elle était très posée, presque trop sérieuse, trop raisonnable. Son suicide a gommé, d’un seul coup, l’illusion d’une trop évidente rationalité.

Ma fille vient interrompre le cours de ma réflexion. Elle veut me lire un poème qu’elle a écrit. Je l’écoute attentivement, heureux de cette interruption dans des pensées difficiles. Elle lit : Moi ,je suis une dame pleine d’espoir. / Je créerai des miroirs dans le noir./ Je ferai sortir les visages des nuages./ Moi, je suis une dame pleine de choses./ Je crierai "je sais" dans l’arc-en-ciel mauve.

LE VIOLON.

Le violon cherche une musique très douce, très belle, comme une mirabelle. Le violon, c’est un arc dont les flèches partent comme elles volent. La douceur de sa musique, légère comme une plume, part dans la petite brume. (Laurianne 11 ans)

Ce souffle d’air frais m’a fait du bien. J’aime que ma fille écrive des poèmes. J’aimerais aussi qu’elle devienne musicienne ou peintre. L’art est le seul remède contre la mort et le désespoir. Mieux que l’amour ou l’amitié, toujours faillibles. Pour me provoquer, elle affirme qu’elle veut devenir "ingénieur informaticienne". Elle ne se doute pas des extraordinaires pouvoirs artistiques encore largement cachés dans un ordinateur. Elle sera de la génération qui abordera cette question avec le regard pertinent, sans la pusillanimité des gens de ma génération, déjà trop vieille, trop encrassée par ses habitudes mentales. Seuls quelques uns, comme Seymour Papert, créateur de l’environnement Logo au Massachussett Institute of Technology (M.I.T.), savent entrevoir la révolution culturelle que l’informatisation généralisée de la société risque de produire dans le domaine éducatif, et plus largement dans celui de nos modes d’expression de l’imaginaire.

Malgré tout, je sais que l’imaginaire informaticien est, consubstantiellement, programmatique et combinatoire. En cela, il différe fondamentalement de l’imaginaire humain qui invente radicalement une toute première image à partir d’un rien de représentation (thèse de Castoriadis). L’arrivée impromptue de Laurianne dans le déroulement de ma réflexion quelque peu morbide, me rappelle ce poème de Victor Hugo

LE PERE ET LA FILLE

Elle avait pris ce pli, dans son âge enfantin,

De venir dans ma chambre un peu chaque matin.

Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère.

Elle entrait et disait : "bonjour mon petit père !"

Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait

Sur mon lit, dérangeait mes papiers et riait

Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.

Alors je reprenais, la tête un peu moins lasse,

Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,

Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent

Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,

Et mainte page blanche entre ses mains froissée,

Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers...

La mort de B. me ramène près de trente ans en arrière, en me projetant dans le souvenir du suicide, heureusement raté, de mon neveu dont j’ai déjà parlé et qui est décédé d’une crise cardiaque à l’âge de quarante ans..

Il était alors âgé de seize ans et fréquentait les milieux un peu désaxés de Saint-Germain des Prés. Une peine de coeur, mais surtout une immense angoisse de vivre, l’avaient décidé de se tuer. Il n’en avait parlé à personne. Il s’était enfermé chez ses parents pendant que ceux-ci étaient venus dîner chez les miens. Il avait avalé, comme B., une quantité énorme de barbituriques. Sentant le froid mortel l’envahir peu à peu, il avait ouvert le chauffage au gaz en grand et s’était recroquevillé dans un fauteuil. Ma soeur, pressentant peut-être le drame, avait pris la décision de rentrer plus tôt que prévu chez elle. Sans ce départ précipité, mon neveu serait mort à seize ans.

Il resta plusieurs jours dans le coma. Je me souviens du retour de ma soeur chez mes parents, après que son mari et elle eurent conduit mon neveu à l’hôpital. Elle était blême. Elle demanda à s’asseoir et resta, dans cette position, sans parler, les yeux fermés, pendant un long moment. J’étais en classe terminale à l’époque. Le lendemain du drame, en pleine classe, j’éclatais subitement en sanglots incontrôlables et je dus aller passer une heure à l’infirmerie du Lycée. Je me suis souvent interrogé sur mon hypersensibilité. Pendant toute une période de ma vie, cette émotion à fleur de peau m’a embarrassé. Je ne savais qu’en faire et elle me paraissait mal venue pour un garçon qui devait prouver ses capacités de lutteur dans la vie. Issu d’une classe sociale défavorisée, je savais inconsciemment que rien ne me serait donné d’avance, comme à quelques copains dont le langage se coulait si aisément dans celui de Racine, de Pascal ou d’écrivains contemporains.

Du fond de mon enfance, je me souviens d’avoir toujours été un affectif, un émotif, et un imaginatif. Je ne fais pas partie de ces surdoués à l’intelligence logique presque surhumaine décrits par Rémy Chauvin, mais je me suis beaucoup plus reconnu dans ce qu’il nomme les "créatifs" qui inspirent une certaine crainte aux professeurs. Il m’a fallu longtemps pour intégrer complètement d’une manière créatrice, cette capacité que je possède de m’émouvoir au contact du monde. Loin d’être un handicap, elle représente la condition sine qua non d’une possibilité de compréhension de l’univers existentiel de l’être humain. Il paraît même que les Américains de cette fin de siècle ont découvert un "quotient émotionnel" (Q.E.) à côté du "quotient intellectuel", le célèbre Q.I., et ce Q.E. serait un des facteurs les plus sûrs de la nouvelle conception de l’intelligence .

Certes, c’est également une source d’erreur quand elle n’est pas équilibrée par une lucidité qui utilise les facultés cognitives et intellectuelles de la personne. Mais l’erreur émotionnelle, parfois tragique, n’a jamais produit autant d’holocaustes que l’erreur intellectuelle et planificatrice. L’intellectuel qui sait encore avoir une tache d’encre sur un doigt me rassure. Plus encore, peut-être, celui qui, durant toute sa vie, cherche à ramener son ombre du fond de la mer, pour la laisser s’évaporer au soleil.

Max Pagès travaille actuellement sur l’émotion dans son laboratoire de Paris VII. Je suivrai de près ses recherches car je connais sa passion pour la relation humaine. Je regrette qu’il se soit un peu écarté de l’approche existentielle que nous traçions ensemble, il y a quelques années, dans le Groupe d’Innovation de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse ou, plus tard, dans le Groupe de Recherche-Action sur l’Amour et la Libido (G.R.A.A.L.).

3 avril 1985

Je viens de rêver de mon neveu décédé. J’erre dans une ville avec une boite de gâteaux, du genre petits-fours. Une lumière brille au premier étage d’une maison. Je monte et j’ouvre la porte d’un bureau. Dans la pièce, autour d’une table : ma soeur, mon père, mon beau-frère, ma tante et mon neveu. Ce dernier est un enfant et on pleure sa mort. Mon père me reproche de ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour lui, avant son décès. Ma soeur répond qu’elle n’est pas d’accord, d’ailleurs, j’ai apporté des gâteaux...Certains étaient dans du papier et les papiers s’envolent car ils ne contiennent que du vide. Mon neveu assure qu’il était plus facile pour lui de laisser partir son fils Jean-Luc à 9 ans. Mais lui-même, dans mon rêve, semble n’avoir que 9 ans. Il pleure et se jette dans les bras de son beau-père assis à côté de lui.

Je ressens toute sa tristesse et je pleure à mon tour, en communion. Je sais, en me réveillant, que les petits papiers envolés représentent inconsciemment mes écrits, mes textes "scientifiques". Que sont devenus les "gâteaux" qu’ils contenaient ? N’ont-ils jamais enveloppés la moindre friandise pour notre faim d’absolu ? Tant de papiers vides pour si peu de gâteaux ! Ai-je fait fausse route ? N’était-ce pas le sens des reproches de mon père ? Et toi, ma soeur, comme toujours, pardonnant au monde entier, que deviens-tu, où demeures-tu, dans l’ombre de ton ombre ? Je pense à ma fille qui est cette paupière fragile sur le manque radical de tout sens attaché à la vie. Ah ! les enfants sont beaux comme des racines d’oliviers !

LA NUIT

Une lueur dans la nuit se cache tout au fond de l’eau. La nuit est paisible dans les étoiles. La nuit est belle. Des fois, le bateau de minuit passe... On dirait des étoiles qui font un bruit lugubre. Le petit village endormi ressemble à un gage des nuits. Au fond de l’eau, les poissons somptueux s’endorment. Les nuages au velours bleu sont beaux. Pendant ce temps, les "coquettes" se font belles. La nuit enchantée se cache dans les contes de fées. (Laurianne, 9 ans)

Jusqu’à la fin des temps nous resterons étrangers, dans l’Errance, à ce que tissent les étoiles dans leur ronde. Et cette étrangeté nous rend furieux les uns contre les autres. Nous la reconnaissons au moindre signe de l’Autre. Elle drague notre insoutenable interrogation. Sans cesse, il nous faudra "un autre" pour assassiner en lui le sans-fond de nous-mêmes.

L’ETRANGER

Il sortit des fleurs comme un loup, s’enflamma et laissa faire le vent. Sans doute avait-il des yeux étranges, comme la couleur déchirée des marais. Fallait-il, pour autant, le désigner ainsi ? Il resta dans leurs mains l’espace d’un instant. On ne l’a jamais revu vivant. Seul son cri demeure, barque renversée. Derrière son sourire, il y avait cent portes fermées.

Il y avait quelque chose d’indéterminé avant la naissance de l’univers. Ce quelque chose est muet et vide. Il est indépendant et inaltérable. Il circule partout sans se lasser jamais. (Tao Te King)

Qu’est-ce qui t’a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre ? Il n’y a pas de siège pur. (René Char )

Et il a faim d’un je ne sais quoi que l’on atteint d’aventure (Saint-Jean de la Croix )

Jeudi 6 juin 1985.

Décès du philosophe Vladimir Jankélévitch, à Paris. J’apprends la nouvelle de la mort de Vladimir Jankélévitch le lendemain. Pourquoi suis-je touché à ce point ? Je ressens le même sentiment que celui éprouvé pour la mort de Camus ou de Bachelard. Pourtant je n’ai jamais rencontré ces personnalités. J’ai simplement fréquenté leurs oeuvres avec une certaine ferveur. Je connais l’oeuvre de Jankélévitch depuis mes vingt-sept ans, au moment où il a fait paraître son livre sur "la mort" (1966). A l’époque, particulièrement troublé par l’angoisse de mort, je cherchais des réponses dans la philosophie et la spiritualité. Evidemment, je ne les ai pas trouvées. Je me souviens de cette lecture ardue pour un autodidacte de la philosophie comme moi. Elle m’avait laissé une impression d’impossibilité de savoir le pourquoi de cette frontière ineffable à passer. Je n’avais pas vraiment vécu encore "la mort à la seconde personne" comme il la nomme, c’est-à-dire la mort d’un proche laquelle, sans être notre "mort-propre", nous concerne par la relation vitale que nous entretenions avec le défunt. La mort peut-elle être "pensée" ? Jankélévitch nous répond par la négative. Etant le non être, elle est aussi le non-sens, le pur négatif, c’est-à-dire l’impensable.

Ce qui est positif et pensable, c’est le décès, la mort socialement repérée et classée. La mort demeure le phénomène le plus contradictoire qui soit. Elle est, pour chacun de nous, la certitude inéluctable et la fondamentale incertitude, la réalité la plus dense et néanmoins la plus vide, étant négation d’être, non pas seulement transformation mais abolition de la forme, le Rien pur, la fin sans finalité.

Jankélévitch nous démontre impitoyablement l’inconnaissabilité de la mort, dans l’Avant de la vie vécue, dans le Pendant de l’agonie, et dans l’Après de la tombe. L’homme qui raisonne rencontre d’abord la certitude de sa mort : mors certa. Il sait que le moment de sa mort est inscrit quelque part, quand bien même il se réfère à un dieu tout-puissant ou à un déterminisme scientifique. La mors certa débouche sur une hora certa. La rencontre de ces deux attitudes l’entraîne inéluctablement vers la désespérance. Mais, heureusement, cette heure ultime de sa propre mort, il ne la connaît pas : hora ignota, et cette ignorance peut, ou bien le jeter dans l’angoisse de chaque instant ou, au contraire, le rattacher à une espérance chimérique comme si l’incertitude de l’heure finale débordait sur la mort même. Il nous reste une croyance négative : "nous savons que nous mourrons, mais nous ne le croyons pas" (Jankélévitch).

Cette attitude à l’égard de la mort nous conduit vers une éthique positive : c’est la finitude même de la vie qui donne son prix aux instants qui la composent, aux joies qui la ponctuent et aux actes qui l’orientent. Il y a comme un optimisme tragique chez Jankélévitch, lorsqu’il s’écrie, dans un entretien sur France-Culture, "jamais plus, savez-vous ce que cela veut dire, jamais plus !" à propos de notre passage unique et éphémère sur cette terre.

D’autant que le philosophe ne peut se résoudre à accepter le lyrisme de Dies irae où l’optique chrétienne veut nous mener. De même, rien ne sert de vouloir "apprendre à mourir" car cela ne se peut pas. En effet, comment apprendre à franchir un seuil dont nous ne pouvons rien connaître avant de l’aborder ? L’acte de mourir - apothnêskein - et le fait d’être mort tethnanai - font émerger en nous une double peur : celle d’un saut ténébreux et solitaire dans un abîme inconnaissable et celle d’un anéantissement de notre être personnel. Cependant, la plongée de l’être dans le néant n’est pas moins improbable que son surgissement dans une éternité lumineuse : la mortalité n’est pas plus pensable que l’immortalité.

Si "la mort détruit le tout de l’être vivant", "elle ne peut nihiliser le fait d’avoir vécu" en aimant et en agissant. La mort demeure un de ces éléments du "presque rien" qui fait dérailler tous les raisonnements.

Je retire de cette lecture du livre de Jankélévitch, encore maintenant, ce sentiment de la friabilité de toutes les logiques appliquées à cette question sans fond. Et d’une nécessaire dérive du côté des autres modes d’appréhension du réel : la sagesse, la poésie, la musique, la spiritualité.

Je regrette de n’avoir jamais été un des étudiants de Jankélévitch, comme je l’ai regretté également pour Gaston Bachelard. Ils savaient, tous les deux, qu’enseigner signifie "donner le goût de...". Dans son article nécrologique Christian Delacampagne rappelle " le style inimitable de ses cours, sa faculté d’improvisation, son don de parole, son sens de la formule capable de faire vaciller les certitudes les mieux établies, son amour du paradoxe, l’habileté avec laquelle il manie la métaphore ou l’analogie, mettant brusquement en relation les idées les plus éloignées : tout cela, heureusement, a été conservé par la radio et la télévision et demeure, de façon encore plus indélébile, dans la vingtaine d’essais philosophiques que Jankélévitch a publiés" (Le Monde, 8/6/85). Personnellement je retiendrai aussi l’extrême générosité de l’homme et le courage éthique du citoyen face à tous les extrêmismes et à tous les racismes.

Jankélévitch fut un philosophe pour qui parler signifie être en accord avec son existence concrête, le tout avec, toujours, une petite pointe d’ironie sur l’écart opaque entre penser et exister. Ce fut également le philosophe musicien qui reconnaissait la différence de fluidité de la musique de Debussy ("musicien des eaux dormantes et des eaux marines, qui ont en commun d’être statiques et de n’aller nulle part") et de Fauré dont "les eaux fluviales, vivantes et glissantes vont quelque part et deviennent quelque chose d’autre, parce que cette fluence à une intention". Un philosophe qui, évidemment, préférait encore Aristote à Platon, le géomêtre, et qui soutenait simplement que l’ "ironie c’est de savoir que les îles ne sont pas des continents, ni les lacs des océans".

 

 

 

 

 

 

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