Reliance transpersonnelle et envie d'éducation

 

sept. 2016

René Barbier (2016)

Publié dans "Envie d'école", le journal des rééducateurs de l'Éducation nationale, numéro 89,décembre 2016-janvier 2017

La reliance est l'une des trois catégories de ma vision philosophique avec la profondeur et la gravité.

J'ai écrit beaucoup de textes sur ces questions dans "le journal des chercheurs" ( http://www.barbier-rd.nom.fr/Lejournaldeschercheurs.html).

Dans ce court article, je ne parlerai que de la Reliance.

Elle correspond à une sensibilité humaine la plus fine possible qui est la conscience vécue de faire partie d'une totalité vivante, en particulier humaine, dont nous ne pouvons jamais nous extraire, tout au plus nous distinguer en fonction de la singularité biologique et existentielle de chacun.

Cette conscience n'est pas religieuse mais issue d'une philosophie de l'expérience au sens où les anciens Grecs la pratiquaient comme l'a si bien montré Pierre Hadot.

Plus précisément la reliance signifie :

Depuis des années j’écris des textes de réflexion sur l’éducation dans la perspective de l’approche transversale. [1]

J'ai proposé un glossaire [2] dans cette ligne de pensée. Les termes présentés ici sont, en quelque sorte, emboîtés les uns avec les autres et forment un tout.

Activité

J’appelle « activité » un courant d’actions dirigées vers un but

Éducation

L’éducation est le processus d’activités dont le but est la connaissance de l’être humain

Elle s’exprime par une dialogique incessante entre un champ de savoirs pluriels et un champ de connaissance expérientielle de soi.

La méditation sans objet est au cœur de cette dialogique car elle introduit au non-savoir sur ce qui est et advient sans cesse.

Elle peut être représenté par ce graphique :

 

La Reliance

Le concept de reliance est récent. Il date de la deuxième moitié du XXe siècle, inventé par Roger Clausse en 1963 et repris, largement développé et systématisé par le sociologue belge Marcel Bolle de Bal [3]. Michel Maffesoli l’a introduit dans sa théorisation [4]. Cet article est à mettre en rapport avec le livre de Dany-Robert Dufour "les mystères de la trinité", Paris, Gallimard, 1991 en fonction de la pensée trinitaire. Comme pour moi, la "reliance" chez Maffesoli n’exclut pas le conflit, bien au contraire. L’écoute de la reliance sociale suppose une très grande ouverture d’esprit et d’improvisation d’expression : "...il y a une multiplicité d’expressions de cette rhétorique sociale. Et cette multiplicité d’expressions peut aller du bouquin théorique au roman en passant par d’autres expressions spécifiques. Il faut que je sois à même, moi qui veux dire mon temps, de l’intégrer dans ce que j’essaie de dire. Donc, jouer d’une construction qui soit le plus fidèle possible à la rhétorique générale et qui intègre une dimension de stylisation." (p.82). On retrouvera un développement sur la reliance, à partir de l’oeuvre de E. Durkheim, dans la présentation de M. Maffesoli à la réédition des "formes élémentaires de la vie religieuse" en livre de poche (L.G.E. 1991), 758 p.. La "reliance" est alors, pour M. Maffesoli, très proche de la notion d’ "effervescence" chez Durkheim (cf. p.16-17)

Edgar Morin l’utilise de plus en plus, comme une nécessité théorique [5].

C’est, en quelque sorte un macro-concept, exprimant un "phénomène social total" (Marcel Mauss) qui se démarque d’autres concepts connexes comme liance, lien ou liaison, appartenance, union ou réunion, religion. Pour Marcel Bolle de Bal, la reliance va de pair avec la déliance, son opposé. Il entre dans la problématique d’une sociologie existentielle [6].

Ce concept a été critiqué par d’autres sociologues, en particulier par Raymond Ledrut et Renaud Sainsaulieu.

Raymond Ledrut le considère comme un concept religieux qui vise à la fusion au sein de – je cite - "la bergerie fraternelle" d’une "communauté pacifique et bienheureuse" dans l’esprit judéo-chrétien. Renaud Sainsaulieu ne voit pas ce qu’il apporte de nouveau en sciences humaines, par rapport à des concepts comme appartenance, integration, alienation, dépendance, dominance, adhesion, participation. Marcel Bolle de Bal a répondu fort pertinemment à toutes ces critiques. [7].

J’ai montré en quoi ce concept me paraissait indispensable aux sciences de l’éducation contemporaines, notamment par son insertion dans une problématique de complexité, de multiréférentialité et de transversalité. [8].

On ne trouvera pas d’article dans l’Encyclopédia Universalis de 2006 sur "la reliance". Ce concept est donc encore largement en voie de légitimation. Absent du vocabulaire en sciences humaines la reliance va être reconnue et imposée comme concept par Marcel Bolle de Bal dans un article de la revue Connexions en 1981, après avoir fait l’objet d’une direction de recherche fort importante en Belgique [9]

Le reliance possède une double signification conceptuelle :

l’acte de relier ou de se relier : la reliance agie, réalisée, c’est-à-dire l’acte de reliance ;

le résultat de cet acte : la reliance vécue, c’est-à-dire l’état de reliance.

L’auteur entend par relier : "créer ou recréer des liens, établir ou rétablir une liaison entre une personne et soit un système dont elle fait partie, soit l’un de ses sous-systèmes ".Il en montre la pertinence dans ses recherches sur le mouvement communauutaire en Belgique.(M.Bolle de Bal, La tentation communautaire. Les paradoxes de la reliance et de la contre-cutlure, Bruxelles, Ed de l’université libre de Bruxelles, 1985). J’ai eu la même impression dans mes recherches-actions sur la vie communautaire dans les années quatre-vingt [10]

Redonnant de la vigueur à la pensée d’un précurseur (Maurice Lambilliotte)( [11], je pense qu’il faut souligner toute sa force symbolique et quasi-religieuse du concept de reliance, pour comprendre sa signification incarnée dans la vie communautaire. Mises à part les communautés explicitement religieuses, c’est par cette sorte de reliance que le fondement sacral de l’existence humaine s’exprimera dans les groupes communautaires, parfois avec des emprunts à des philosophies ou des sagesses orientales, mieux à même de correspondre aux sentiments et aux sensations, aux valeurs et aux symboles vécus [12]

On retrouve, autrement pensés et ressentis, des schèmes de perceptions et de représentations de la finalité utopique des origines communautaristes aux Etats-Unis où la notion de monde (image de totalité et d’ordre cosmique), celle de mythe de l’inauguration d’un nouvel ordre cosmique en rupture avec l’ancien, celle de paradis ramené ici-bas, celle de chaos toujours rejeté sur le monde extérieur ; celle d’une attention à l’inspiration intérieure et aux phénomènes subjectifs, celle d’une perfectibilité de la vie, étaient imposées à l’époque jusqu’au moment où un autre type de représentation de l’utopie communautaire a prévalu avec Robert Owen : le rationalisme [13].

C’est l’exemple vécu que voulait donner Henri David Thoreau, comme le souligne Micheline Flak [14] .

La reliance se décline de différentes façons pour Marcel Bolle de Bal.

La reliance cosmique entre une personne et des éléments naturels.

La reliance ontologique ou anthropomythologique entre une personne et l’espèce humaine.

La reliance psychologique entre une personne et les diverses instances de sa personnalité.

La reliance sociale et psychosociale entre une personne et un autre acteur social individuel ou collectif.

Marcel Bolle de Bal part de la personne pour construire son concept de reliance. Mais, ce faisant, il est obligé d’en limiter les contours. Edgar Morin l’élargit et reconnaît une autre dimension : la reliance entre les idées et entre les choses. Sociologue de formation, Marcel Bolle de Bal précise encore le concept de reliance sociale. Il la définit ainsi : "la création de liens entre des acteurs sociaux séparés, dont l’un au moins est une personne" [15].

La reliance sociale peut être formulée alors dans les termes suivants :

la production de rapports sociaux médiatisés, c’est à dire de rapports sociaux complémentaires.

Les systèmes médiateurs des liens sociaux peuvent êtr eux-mêmes

* soit des systèmes de signes ou des representations collectives

* soit des instances sociales (groupes, organisations, institutions) déterminant et modelant les rapports de reliance

La reliance sociale s’envisage d’un triple point de vue :

comme procès de reliance en tant que médiatisation ou processus de médiations instituées entre les acteurs.

comme structure de reliance en tant que mediation considérée comme système reliant les acteurs sociaux entre eux.

Comme lien de reliance en tant que produit ou lien effectif entre les acteurs sociaux immergés dans les systèmes médiateurs.

Loin d’être une mystique judéo-chrétienne, la reliance doit être comprise comme l’expression d’une anthropologie laïco-nietzschéenne pour Marcel Bolle de Bal. Pour ma part, je retiens ce concept de reliance comme essentiel, en particulier parce qu’il nous permet d’aborder notre rapport au sacré d’une manière laïque. Contrairement au mot "lien", il instaure à la fois la distance entre l’objet et le sujet et l’unité profonde. Il ne propose aucune théologie particulière. Il nous invite à regarder le monde, les autres et soi-même selon un principe de non-séparabilité dégagé par les savants des hautes énergies, depuis la réalisation de l’expérience de pensée dite "paradoxe EPR" (Einstein-Podolsky-Rosen), par Alain Aspect en France. Edgar Morin a bien montré que la reliance fait partie d’un courant épistémologique issu des sciences contemporaines qui bouleverse quelque peu notre vision du monde [16].

Liliane Voyé n’hésite pas, en sociologue, à en approfondir le sens en parlant de reliance religieuse et en insistant sur la solidarité et sur l’importance des rites pour affirmer les "nous" [17].

Si la vie spirituelle la plus authentique commence avec le rapport direct à la mort, la reliance nous fournit des clés pour entrer dans la difficile problématique du deuil, comme le montre le sociologue Guy Rocher [18]. Il va de soi, pour moi, que l’éducation radicale passe par cette reliance au mourir qui fait disparaître toute trace d’éternité de l’être individué que je crois être. Se former devient alors apprendre à mourir à son passé et à son avenir, mais aussi apprendre à naître en permanence, en entrant, enfin, dans la parole, en découvrant un monde inconnu et la veritable relation à l’autre.

En fin de compte, se former dans la reliance, c’est apprendre à vivre dans un present instantané qui reconnaît l’importance du sentiment, la découverte du monde neuf, du jeu et de la rencontre. [19].

Un point-clé de la reliance, c’est qu’il retisse des liens à la fois souples et puissants entre moi, le monde et les autres (nous).

Par sa nécessaire et révélatrice prise en compte du monde dans lequel nous sommes des éléments indissociables, la reliance nous impose une épistémologie écologique, une conception de la science de la complexité. Ce véritable "éclairement" de la conscience bouleverse complètement tout notre habitus de chercheur classique. Nous savons, désormais, que l’être humain est avant tout un être relié, en étroite interdépendance et interactions avec son environnement proche et lointain. Il évolue dans un système hautement organisé dans lequel une action, même infime, sur un point, influence l’ensemble des relations. C’est l’ "effet papillon", non seulement dans le domaine physique mais aussi dans celui de l’humain. Entrer dans la reliance comme phénomène social total nous éclaire sur la nature écologique de toutes les sciences humaines. Plus nous approfondissons cette caractéristique et plus nous nous sentons transformés dans notre rapport aux autres et à la nature.

C’est à ce moment – conçu comme "moment propice" ou kaïros – que nous découvrons en nous-même une nouvelle intuition concernant notre conscience d’être. De nouveaux plans de la réalité sont révélés. Une autre façon de voir ce qui était déjà là. Une extrême attention vigilante qui s’impose dans la relation humaine au coeur du monde. Ainsi la boucle est bouclée qui allait de l’intuition première, centripète, vers la reliance, centrifuge, et de la reliance vers une intuition seconde, plus élaborée encore, à la fois intérieure et extérieure. Reliance et intuition forment désormais un totalité dynamique de comprehension de notre existence unifiée. Elles s’animent en permanence dans nos pensées, dans nos actions. Elles déterminent nos choix économiques, sociaux et politiques. Il me semble que nous retrouvons, à ce point d’être, la pensée ancestrale de la Chine.

En chinois, tous les caractères qui parlent d’intuition sont formés à partir de binômes, dont le premier caractère reste toujours le même : l’œil + un trait sans fleche. C’est à la fois ce qui voit l’œil et ce que l’œil voit. Le regard des anciens Chinois était un rayon émis par l’œil pour frapper l’objet avant de revenir à lui (comme le radar des chauve-souris). D’où ce très beau proverbe : "La beauté de Chi-Ze est dans l’œil de celui qui la regarde" (parmi les plus belles femmes de l’histoire chinoise, la plus belle est Chi Ze). À partir de là, cet œil suivi de ce trait, va prendre un sens figuré, qui voudra dire : droit (par opposition à courbe), redresser, corriger, mais aussi juste, direct, naturel, sans détour. Nous attiegnons la notion de perception directe de la réalité, seule possibilité de comprendre vraiment le reel pour l’approche non-dualiste.

Il s’agit bien d’une autre manière de VOIR. Bien qu’elle passe par l’oeil, elle n’est pas du resort de la simple "vue" physique, mais beaucoup plus d’une vision intérieure au sujet, d’un changement d’état de conscience. Krishnamurti le décrit fort bien dans ses "Carnets" (éd. Du Rocher, Monaco, 1988) :

"Au petit matin, quand l’herbe était baignée de rosée, avant que ne se lève le soleil, encore couché, étendu dans le calme sans pensée ni mouvement, une vision, non pas celle des yeux, superficielle, mais qui venait de l’arrière de la tête et traversait les yeux. Ceux-ci, comme ce courant intérieur, n’étaient que des instruments par lesquels le passé incommensurable plongeait dans l’espace illimité, hors du temps. Plus tard, toujours étendu, une vision en laquelle toute vie semblait contenue." (p.49)

Le sens par lequel on perçoit l’invisible - et par où passe donc l’intuition - est étroitement lié au type de lecture que l’onfaitduvisible."Ilsetrouvequ’aucours des millénaires, les Chinois ont bâti leur compréhension de l’invisible à partir de la lecture des fissures des carapaces de tortues, donc à partir de signes visuels, donc forcément en passant par l’œil. Ceci est à la fois cause et effet du fait que les idéogrammes chinois sont muets.Leursensest globalementindépendant de leur son et ils peuvent se prononcer de bien des façons, ce qui fait que les langues régionales chinoises ont gardé une diversité énorme, pouvant s’adapter à un support visuel indépendant du monde acoustique" écrit Cyrille Javary, un spécialliste du Livre des transformations chinois, le Yi Jing. [20]

A ce niveau de reliance et d’intuition, les capacités créatrices sont portées à leur exacte intensité. La pianiste Anne Quéfellec raconte : "C’était pendant la finale du Concours international de piano de Munich. Au lieu d’être paralysée par le trac, j’avais une envie folle de jouer, et je me rappelle être entrée sur scène en me retenant de courir vers le piano parce que je ressentais une sorte d’urgence. Lorsque j’ai posé les mains sur le clavier, ce n’était pas moi qui jouait, mais j’avais la sensation que quelque chose passait à travers mes doigts. "Ca" jouait. C’était quelque chose d’indéfinissable, qui échappait complètement à ma volonté, que je recueillais dans mes mains". Le philosophe Jacques Maritain a largement commenté les relations entre l’intuition et la creation artistique. [21].

C’est encore Krishnamurti qui nous indique le sens de cet éclairement de la réalité. Pour lui, il existe une force à la fois créatrice et déstructrice qui nous traverse dans certains moments d’éveil de la conscience. Nous atteignons alors ce que Heidegger nomme "la pensée du fond", une pensée – pour Krishnamurti – qui "travaille avec la mémoire des mots" mais sans aucun effort pour penser, pour construire mentalement la logique du discours. Une pensée qui vient toute seule au bout des lèvres. C’est très exactement le propre de l’improvisation qui veut dire "commencer sans aucune preparation" comme je l’ai montré dans un texte sur ce sujet [22].

Krishnamurti nous précise "La création n’appartient pas à l’individu. Elle cesse complètement quand la personnalité prédomine par ses aptitudes, ses dons et ses techniques. La création est le mouvement de l’essence inconnaissable du tout, jamais elle n’est expression de la partie." (in Carnets, op.cit. p.17)

L'envie d'éducation

Elle correspond au Désir de comprendre ce qui lui arrive de tout être humain.

Elle est plus vaste que l'instruction, l'enseignement ou la formation.

Elle est orientée vers l'action ( trouver les sources d'informations et les mettre en œuvre ) et la temporalité nécessaire pour élaborer cette compréhension.

Elle a besoin d'autrui mais elle est toujours une appropriation personnelle tenant compte de la totalité de la personne.

On peut la situer dans le Désir de persévérer dans son être de Baruch Spinoza. S'éduquer, c'est comprendre pourquoi et en quoi l'être que l'on est, trouve un sens à continuer à vivre. C'est la raison pour laquelle le suicide des jeunes djihadistes assassins d'innocents nous obligent à réfléchir sur les valeurs réelles de notre éducation et de notre culture capitaliste mondialisée et financiarisée.

Éducation et Reliance

La recherche-action transpersonnelle est cette recherche personnelle et communautaire qui vise à poursuivre son éducation en intégrant la dimension de dépassement de soi dans une totalité plus vaste.

Elle n'est pas nécessairement religieuse et dépendante des trois monothéismes dominants en Occident. Elle peut être athée et laïque. Elle s'ouvre alors sur l'approche d'une spiritualité laïque que des philosophes actuels tentent de définir, comme André Comte-Sponville [23] ou Luc Ferry [24] mais aussi Edgar Morin à mon sens, dans son livre "La Voie" [25] car toute spiritualité doit se confronter à la question de l'éthique et du Mal.

La reliance s'approfondit à l'épreuve du Mal. Non en référence à un dieu hypothétique tout puissant, supposé être d'une bonté et d'un amour absolus, mais à un vivre ensemble à construire démocratiquement avec un projet d'autonomie si bien mis en valeur par Cornelius Castoriadis [26].

L'éducation se réalise par l'apprendre toujours personnel, a nul autre pareil. Apprendre, c'est s'éduquer à devenir un être un humain digne de ce nom, ce qui n'est pas donné d'avance dans nos sociétés.

L'apprendre nous fait reconnaître à travers des expériences d'intelligence en quoi et de quelle façon nous sommes des êtres reliés aux autres et au monde. Mais surtout comment et pourquoi nous avons à nous dépasser, à sortir de notre ego, pour nous comprendre er comprendre les autres. Il s'agit d'un lent et profond travail d'élucidation de l'imaginaire qui est notre lot primordial, sans perdre ses sources d'imagination créatrices chères à Gaston Bachelard.

Cette intelligence qui est plus que la raison et est étayée par la sensibilité et l'intuition, débouche parfois sur une vision mystique transcendantale ou une joie philosophique au sommet du troisième genre de connaissance de Spinoza. La spiritualité laïque dans ma conception de l'éducation laisse de côté la vision mystique et comprend la joie philosophique comme, avant tout, une joie créatrice personnelle et communautaire que la poésie exprime dans l'inachèvement permanent.

Notes

[1] René Barbier, L’approche transversale. L’écoute sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, 1997, 357 pages

[2] Glossaire: http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=1386

[3] M.Bolle de Bal, Voyages au coeur des sciences humaines – de la reliance – T1. Reliance et theories, Paris, L’Harmattan1996, 332 p. et tome 2 Reliance et pratiques, L’Harmattan, 1996, 340 p.

[4] Michel Maffesoli, Reliance et triplicité, Religiologiques, Jeux et traverses. Rencontre avec Michel Maffesoli, s/dir. Guy Ménard, Université du Québec à Montréal, Département des Sciences religieuses, Printemps 1991, n°3, 163 p., pp 25-86 (avec les débats)

[5] E.Morin, vers une théorie de la reliance généralisée, in Voyage au coeur des sciences humaines, T1, pp 315-326, op cit

[6] Edward Tityakian "vers une sociologie de l’existence", in Perspectives de la sociologie contemporaine, Hommage à Georges Gurvitch, Paris, PUF, 1968, pp 445-465

[7] M.Bolle de Bal, La reliance ou la médiatisation du lien social : la dimension sociologique d’un concept charnière", in Voyages au Coeur des sciences humaines, T1, pp 65-79

[8] R.Barbier, "Du côté des sciences de l’éducation : Reliance : un concept clé du métissage culturel Orient/Occident", in Voyages au coeur des sciences humaines, T1, pp 255-277

[9] M. Bolle de Bal, la reliance : connexions et sens, Paris, Connexions, n°33, Epi,1981 ; La reliance ou la médiatisation du lien social : la dimension sociologique d’un concept charnière, Actes du XIIIe Colloque de l’Association International des Sociologues de Langue Française, 1988,Ò Tome 1, pp. 598-611.

[10] René Barbier, l’existentialité communautaire, Pratiques de Formation/Analyses, formation à l’écologie et l’environnement, Université de Paris VIII, Formation Permanente, n°7, juin 1984, pp.57-71

[11] Marcel Lambilliotte, l’homme relié. L’aventure de la Conscience Bruxelles, société générale d’édition, 1968.

[12] R.Barbier (s/dir), Pratiques de Formation/Analyses, le devenir du sujet en formation : l’influence des cultures "autres" qu’occidentales, Paris, Université de Paris VIII, Formation Permanente, n° 21-22, Juin 1991, 232 p.,

[13] Ronald Creagh , Laboratoires de l’utopie, les communautés libertaires aux Etats-Unis, Paris, Payot, 1983

[14] Micheline Flak, Thoreau, Une haute sagesse au service de l’action, Paris, Seghers, coll. philosophes de tous, les temps, 1973

[15] M.Bolle de Bal, "La reliance ou la médiatisation du lien social : la dimension sociologique d’un concept charnière", in Voyages au coeur des sciences humaines, T.1, op cit, p.69

[16] E.Morin, Vers une théorie généralisée de la reliance, in Voyages au coeur des sciences humaines, T1, op cit

[17] L.Voyé, D’une reliance incertaine : la reliance religieuse, in Voyages au coeur des sciences humaines, T2, pp 81-98

[18] G.Rocher, Eléments d’une phénoménologie du deuil et de la mort dans une perspective de reliance, in Voyages au coeur des sciences humaines, T2, pp 67-80, op cit

[19] R.Barbier, Mort et renaissance dans la reliance éducative, octobre 1997, Albin Michel, in L’homme relié, s/dir J.Mouttapa, Paris, Albin Michel

[20] Une histoire de regard, Entretien avec Cyrille Javary, propos recueillis par Patrice van Eersel. In Nouvelles Clés.com, dossier "La Chine créatrice", 2006

[21] J.Maritain. L’Intuition Créatrice dans l’Art et dans la Poésie, Bruges : Desclée de Brouwer, 1966, 398p.

[22] René Barbier, l’improvisation éducative, Pratiques de formations/Analyses, n°2, Université Paris 8, Formation Permanente

[23] André Comte-Sponville, L'esprit de l'athéisme, Albin Michel, 2006

[24] Luc Ferry, La révolution de l'amour, Plon, 2010

[25] Cornelius Castoriadis, L'institution imaginaire de la société, Seuil, 1975 et Gerard David, Cornelius Castoriadis. Le projet d'autonomie, Editions Michalon, 2001.

 Séminaire de 2004 sur l'enfance au Tibet (université Paris 8)

 http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article243

Textes en ligne sur l'éducation dans "le journal des chercheurs"

: http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article1662

conférence filmée du 15 décembre 2014 au CIRET à la journée d'étude internationale (Paris) sur "le Tiers Caché"

https://www.youtube.com/watch?v=gJIAJ4Or4wI
voir aussi http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article1922

 


Imaginaire social et mondialisation : un regard sur notre temps


 

Pendant les quarante années que j'ai passées à l'université, j'ai eu souvent l'occasion de donner des conférences lors de colloques internationaux ou nationaux, mais également lors de rencontres entre chercheurs dans divers centres de recherche.

J'ai décidé de réunir ici quelques unes d'entre elles pour faciliter les recherches des internautes car ces textes sont souvent éparpillés dans les divers sites que je gère.


 - Pensées d'Asie et ouvertures scientifiques contemporaines (CIRPP, 2012) (un exposé sur les rapports entre les sagesses d'Asie et les dernières découvertes scientifiques)

Penser « autrement » la recherche en éducation et l’innovation pédagogique dans les institutions contemporaines ( Conférence plénière au colloque international de l’AFIRSE, Montréal, Québec, 5-8 mai 2009)

- L’approche écologique, un enjeu pour notre siècle Le Journal des chercheurs vendredi 26 décembre 2008, par René Barbier

Conscience et activation sous bénéfice d’inventaire au XXIe siècle : la société infiltrée

"journal des chercheurs" mardi 12 mars 2013, par René Barbier

"Bien vivre" : une approche transversale en éducation dans la perspective d’une spiritualité laïque

- Lecture : L'éthique éducative, l'écoute sensible et le « vivre ensemble » au XXIème siècle (2011).

 et 

Écoutez cette conférence de René Barbier

 

Krishnamurti : le sens de l'éducation (conférence à l'unversité de Vérone, 1994)

- Krishnamurti, une philosophie radicale de l'éducation (conférence au CIRPP, 2008)

L'écoute sensible dans la formation des professionnels de la santé, université de Brasilia, juillet 2002

Valeurs occidentales, sens de l'éducation et mondialisation à la fin du XXe siècle   René Barbier, Professeur à l'Université de Paris 8 (Sciences de l'éducation, Centre de Recherche sur l'Imaginaire Social et l'Éducation)

Communication au Colloque annuel de l'Association Asiatique d'Éducation Comparée (A.A.E.C.), 7-8-9 octobre 1998, Beijing (République Populaire de Chine), Institut d'Éducation Internationale et Comparée (I.E.I.C.), Université Normale de Beijing.

Sagesse chinoise et éducation contemporaine Colloque du R.Y.E. (Recherche sur le Yoga dans l'Éducation), Sagesses Anciennes et Innovations en Pédagogie, UNESCO, 22 mars 2000

TEXTES de René Barbier en langues étrangères sur le WEB  Anglais, Portugais, Espagnol, Chinois, Coréen

Textes plus généralement en ligne

- Intuition et reliance en éducation, 

Conférence aux Rencontres mondiales Kolisko – Congrès inter-et transdisciplinaires, médecine, pédagogie, éducation sociale – L’intuition dans la relation éducative, 21-25 août 2006 - UNESCO

L'éducateur comme passeur de sens ,conférence au congrès du CIRET de Locarno (Suisse) 

L'APPROCHE EXISTENTIELLE DANS LA FORMATION DE FORMATEURS D'ADULTES A L'UNIVERSITE.

- Ecoute sensible et transversalité dans la formation des personnels en soins palliatifs

Conférence au 12ème Congrès National de la SFAP, 15, 16 et 17 juin 2006 – Centre de Congrès Le Corum - Montpellier

Implication noétique, flash existentiel et éducation

Séminaire sur l’Implication (IFORIS, Angers, juillet 2004)

Le formateur d’adultes comme homme à venir lundi 14 février 2005

 - L’éducation à l’Intelligence du Monde

Conférence au colloque "Quels chemins pour une éducation d’aujourd’hui ?", Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France, Paris, 18 septembre 20004

L’éducateur et le fait religieux aujourd’hui : Une formation laïque est-elle possible ?

Communication au Colloque international de l’Association Francophone Internationale de Recherche Scientifique en Education : Former les enseignants et les éducateurs. Une priorité pour l’enseignement supérieur. UNESCO, mai 2003

La présence éducative (Rencontres de Font-Romeu, juillet 2010)

 

Apprendre à être par la poésie  

À propos du travail de recherche de Geneviève Defraigue-Tardieu (Prix de thèse René Rémond de l'université Paris Ouest) sur l'université populaire ATD-Quart-Monde, 

un exposé oral de René Barbier devant les chercheurs du CIRPP   

 

Extrait de mon journal d'itinérance en 1985

 

De la sagesse (suite 4)

Le sentiment de la mort, extraits d’un journal d’itinérance

samedi 3 juillet 2004, par René Barbier

 

J’avais un peu plus d’une trentaine d’années lorsqu’un jour où je déjeûnais dans la famille d’ Eliette, mon épouse d’alors et la mère de ma fille, un de ses frères lança en l’air une énorme noix de coco. Elle retomba sur le sommet de ma tête et je vis, réellement, trente six chandelles. Je crus que j’avais une fracture du crane. Je devins blanc comme un linceul. Je me dressai et je commençai à ressentir des troubles du comportement. Mon corps se mit à trembler dans tous les sens. On se précipita vers moi, mais je dis d’une voix très calme et les yeux fermés de ne rien faire, de ne pas me toucher. Je restai là, debout, sans faire un geste, tandis que mon coeur battait la chamade et que mon corps était incontrôlable. Je pris le parti de contempler ce qui m’arrivait, sans chercher la moindre maîtrise. Jamais je n’ai su, à ce point, que mon corps n’était pas totalement ce qui me constituait ontologiquement. "Je" semblait être une instance vivante beaucoup plus complexe et plus sûre également, dont le déchiffrage supposait une compréhension plus exigeante de la globalité de l’existence. Bientôt ma crise se termina. Aujourd’hui il me reste un sentiment d’avoir vécu une expérience fondamentale pour mon propre devenir. Un autre moment important de finitude se déroula lors de mon quarantième anniversaire. Je venais de quitter ma voiture dans un parking souterrain d’un impressionnant building du quartier Montparnasse. Je devais rejoindre une amie qui habitait au vingtième étage. Ce jour-là, il faisait une chaleur caniculaire. Je pris l’ascenseur. J’ai toujours su qu’un jour, j’aurais à me confronter à l’angoisse de "la panne". Evidemment, arrivé à la hauteur du premier sous-sol, l’ascenseur s’arrêta et toutes les lampes s’éteignirent. J’étais seul. Je cherchai à tâtons les boutons de sécurité. Je ne vis rien et j’appuyai sur tout ce qui me tombait sous la main. Rien ne se déclancha. J’appelai à voix basse puis de plus en plus fort. Bientôt je me surpris en train de crier comme un dément. Personne ne répondait. Le noir se faisait plus pesant, plus engluant. Une angoisse sourde commençait à m’envahir. J’avais l’impression de manquer d’air et je pensais que j’allais peut-être crever dans cette cage d’acier. Etait-ce une réactivation du traumatisme de ma naissance difficile ? Je me mis à m’enrager contre cette situation et j’entamai le procès de notre civilisation du gadget électronique. Je me demandai ce que je faisais là, dans ces tours en béton, puisque je n’aime que la verdure et le bord de l’eau ! Enfin la lumière revint. Mais rien ne bougea. Je regardai autour de moi, en haut, en bas. Aucune fente, pas une brêche. Et dans mes poches, pas un seul objet adéquat pour dévisser, déboulonner, faire un trou ! Je frappai plusieurs fois de toutes mes forces contre les parois en criant plus fort. Rien ! J’avais vraiment le sentiment d’être dans une tombe qui peu à peu se refermait sur moi. Mon émotion s’amplifiait de plus en plus et, heureusement, j’eus encore assez de lucidité pour m’en apercevoir. Je m’accroupis alors dans un coin de l’ascenseur. Je pris un masque de sommeil que j’emporte toujours avec moi. Je fermai les yeux et je fis le vide complet dans mon esprit. Ni pensées, ni images. Dix minutes après, je me relevai et j’appelai tranquillement à l’aide. J’étais redevenu parfaitement calme. Comme par enchantement, une personne me répondit et partit chercher du secours. Un quart d’heure plus tard je réussis, tant bien que mal, à sortir de mon trou à rats. Je conserve de cette expérience, le souvenir d’une angoisse profonde et du remède pour m’en sortir. L’angoisse nait de l’imaginaire. Il se peut que jusqu’au dernier instant - celui de notre propre mort - la réalité soit plus simple que la complication de tous nos fantasmes réunis à son propos.

Mercredi 8 mai 1985

Il est assez tard quand je reçois ce coup de téléphone de mon collègue Rémi Hess. Il m’annonce, la voix émue, que Etienne B., un enseignant vacataire de notre département, s’est donné la mort hier soir dans le parking de l’Université de Paris VIII en "laissant son corps au département des sciences de l’éducation", comme il l’a écrit dans une lettre qu’on a retrouvée par la suite. Rémi me prévient car je dois faire mon cours ce jeudi en sciences de l’éducation et justement mon enseignement annuel, cette année, porte sur le thème de "la mort, l’imaginaire et l’éducation".

La transversalité est là, dans toute sa nudité tragique. Je suis touché par le suicide de B.. Un suicide est toujours pour moi une sorte d’échec social, une brisure dans l’étoffe de la solidarité d’un groupe et d’une société. Mais plus singulièrement le suicide d’Etienne B. me concerne par sa personnalité.

J’avais, en son temps, suivi de près "son affaire" d’incendiaire dans les années soixante-dix. B. faisait partie de ceux avec qui je me sentais des connivences idéologiques depuis longtemps. Je savais qu’il avait été "porteur de valise" pendant la Guerre d’Algérie. Il faisait partie du célèbre "réseau Jeanson" du temps où, moi-même, jeune lycéen, je me battais à la sortie du Lycée Voltaire avec les partisans de l’Algérie Française.

Après 1968, lors de la chasse aux "gauchiste" qui l’avait conduit devant les tribunaux pour un crime qu’il n’avait pas commis (une histoire d’incendie dans le sud de la France où il était en vacances), je m’étais senti de tout coeur avec lui, contre l’injustice de l’époque. J’avais été heureux de son recrutement comme chargé de cours au département des sciences de l’éducation à l’Université de Paris VIII en 1975. Je savais sa situation précaire, comme toute celle des chargés de cours dans l’Université Française. Moi-même chargé de cours à Paris VIII, j’avais la chance d’être maître-assistant à l’Université voisine de Paris XIII. L’avènement de la Gauche au pouvoir nous avait, un certain moment, permis d’espérer une ouverture pour les marginalisés de l’Université. Après un timide effort dans cette direction, le gouvernement socialiste a détourné le regard, pris par les enjeux de la politique-spectacle.

Je dois dire, cependant, que je n’avais guère apprécié le chantage affectif exercé sur nos collègues de la commission de spécialistes lors de l’élection pour un poste d’assistant dont B. était l’un des candidats, parmi quelques autres également de grande valeur, même si je comprenais les raisons obscures de ce comportement. Peut-être qu’un chantage au suicide n’était pas pour moi considéré comme dérisoire ou simplement spectaculaire, mais plutôt comme un appel impossible à satisfaire dans la situation et un enjeu tout à fait réel.

La lettre qu’Etienne B. avait adressée, par la suite, au Président de l’Université, m’avait rassurée à moitié. Elle était très posée, presque trop sérieuse, trop raisonnable. Son suicide a gommé, d’un seul coup, l’illusion d’une trop évidente rationalité.

Ma fille vient interrompre le cours de ma réflexion. Elle veut me lire un poème qu’elle a écrit. Je l’écoute attentivement, heureux de cette interruption dans des pensées difficiles. Elle lit : Moi ,je suis une dame pleine d’espoir. / Je créerai des miroirs dans le noir./ Je ferai sortir les visages des nuages./ Moi, je suis une dame pleine de choses./ Je crierai "je sais" dans l’arc-en-ciel mauve.

LE VIOLON.

Le violon cherche une musique très douce, très belle, comme une mirabelle. Le violon, c’est un arc dont les flèches partent comme elles volent. La douceur de sa musique, légère comme une plume, part dans la petite brume. (Laurianne 11 ans)

Ce souffle d’air frais m’a fait du bien. J’aime que ma fille écrive des poèmes. J’aimerais aussi qu’elle devienne musicienne ou peintre. L’art est le seul remède contre la mort et le désespoir. Mieux que l’amour ou l’amitié, toujours faillibles. Pour me provoquer, elle affirme qu’elle veut devenir "ingénieur informaticienne". Elle ne se doute pas des extraordinaires pouvoirs artistiques encore largement cachés dans un ordinateur. Elle sera de la génération qui abordera cette question avec le regard pertinent, sans la pusillanimité des gens de ma génération, déjà trop vieille, trop encrassée par ses habitudes mentales. Seuls quelques uns, comme Seymour Papert, créateur de l’environnement Logo au Massachussett Institute of Technology (M.I.T.), savent entrevoir la révolution culturelle que l’informatisation généralisée de la société risque de produire dans le domaine éducatif, et plus largement dans celui de nos modes d’expression de l’imaginaire.

Malgré tout, je sais que l’imaginaire informaticien est, consubstantiellement, programmatique et combinatoire. En cela, il différe fondamentalement de l’imaginaire humain qui invente radicalement une toute première image à partir d’un rien de représentation (thèse de Castoriadis). L’arrivée impromptue de Laurianne dans le déroulement de ma réflexion quelque peu morbide, me rappelle ce poème de Victor Hugo

LE PERE ET LA FILLE

Elle avait pris ce pli, dans son âge enfantin,

De venir dans ma chambre un peu chaque matin.

Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère.

Elle entrait et disait : "bonjour mon petit père !"

Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait

Sur mon lit, dérangeait mes papiers et riait

Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.

Alors je reprenais, la tête un peu moins lasse,

Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,

Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent

Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,

Et mainte page blanche entre ses mains froissée,

Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers...

La mort de B. me ramène près de trente ans en arrière, en me projetant dans le souvenir du suicide, heureusement raté, de mon neveu dont j’ai déjà parlé et qui est décédé d’une crise cardiaque à l’âge de quarante ans..

Il était alors âgé de seize ans et fréquentait les milieux un peu désaxés de Saint-Germain des Prés. Une peine de coeur, mais surtout une immense angoisse de vivre, l’avaient décidé de se tuer. Il n’en avait parlé à personne. Il s’était enfermé chez ses parents pendant que ceux-ci étaient venus dîner chez les miens. Il avait avalé, comme B., une quantité énorme de barbituriques. Sentant le froid mortel l’envahir peu à peu, il avait ouvert le chauffage au gaz en grand et s’était recroquevillé dans un fauteuil. Ma soeur, pressentant peut-être le drame, avait pris la décision de rentrer plus tôt que prévu chez elle. Sans ce départ précipité, mon neveu serait mort à seize ans.

Il resta plusieurs jours dans le coma. Je me souviens du retour de ma soeur chez mes parents, après que son mari et elle eurent conduit mon neveu à l’hôpital. Elle était blême. Elle demanda à s’asseoir et resta, dans cette position, sans parler, les yeux fermés, pendant un long moment. J’étais en classe terminale à l’époque. Le lendemain du drame, en pleine classe, j’éclatais subitement en sanglots incontrôlables et je dus aller passer une heure à l’infirmerie du Lycée. Je me suis souvent interrogé sur mon hypersensibilité. Pendant toute une période de ma vie, cette émotion à fleur de peau m’a embarrassé. Je ne savais qu’en faire et elle me paraissait mal venue pour un garçon qui devait prouver ses capacités de lutteur dans la vie. Issu d’une classe sociale défavorisée, je savais inconsciemment que rien ne me serait donné d’avance, comme à quelques copains dont le langage se coulait si aisément dans celui de Racine, de Pascal ou d’écrivains contemporains.

Du fond de mon enfance, je me souviens d’avoir toujours été un affectif, un émotif, et un imaginatif. Je ne fais pas partie de ces surdoués à l’intelligence logique presque surhumaine décrits par Rémy Chauvin, mais je me suis beaucoup plus reconnu dans ce qu’il nomme les "créatifs" qui inspirent une certaine crainte aux professeurs. Il m’a fallu longtemps pour intégrer complètement d’une manière créatrice, cette capacité que je possède de m’émouvoir au contact du monde. Loin d’être un handicap, elle représente la condition sine qua non d’une possibilité de compréhension de l’univers existentiel de l’être humain. Il paraît même que les Américains de cette fin de siècle ont découvert un "quotient émotionnel" (Q.E.) à côté du "quotient intellectuel", le célèbre Q.I., et ce Q.E. serait un des facteurs les plus sûrs de la nouvelle conception de l’intelligence .

Certes, c’est également une source d’erreur quand elle n’est pas équilibrée par une lucidité qui utilise les facultés cognitives et intellectuelles de la personne. Mais l’erreur émotionnelle, parfois tragique, n’a jamais produit autant d’holocaustes que l’erreur intellectuelle et planificatrice. L’intellectuel qui sait encore avoir une tache d’encre sur un doigt me rassure. Plus encore, peut-être, celui qui, durant toute sa vie, cherche à ramener son ombre du fond de la mer, pour la laisser s’évaporer au soleil.

Max Pagès travaille actuellement sur l’émotion dans son laboratoire de Paris VII. Je suivrai de près ses recherches car je connais sa passion pour la relation humaine. Je regrette qu’il se soit un peu écarté de l’approche existentielle que nous traçions ensemble, il y a quelques années, dans le Groupe d’Innovation de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse ou, plus tard, dans le Groupe de Recherche-Action sur l’Amour et la Libido (G.R.A.A.L.).

3 avril 1985

Je viens de rêver de mon neveu décédé. J’erre dans une ville avec une boite de gâteaux, du genre petits-fours. Une lumière brille au premier étage d’une maison. Je monte et j’ouvre la porte d’un bureau. Dans la pièce, autour d’une table : ma soeur, mon père, mon beau-frère, ma tante et mon neveu. Ce dernier est un enfant et on pleure sa mort. Mon père me reproche de ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour lui, avant son décès. Ma soeur répond qu’elle n’est pas d’accord, d’ailleurs, j’ai apporté des gâteaux...Certains étaient dans du papier et les papiers s’envolent car ils ne contiennent que du vide. Mon neveu assure qu’il était plus facile pour lui de laisser partir son fils Jean-Luc à 9 ans. Mais lui-même, dans mon rêve, semble n’avoir que 9 ans. Il pleure et se jette dans les bras de son beau-père assis à côté de lui.

Je ressens toute sa tristesse et je pleure à mon tour, en communion. Je sais, en me réveillant, que les petits papiers envolés représentent inconsciemment mes écrits, mes textes "scientifiques". Que sont devenus les "gâteaux" qu’ils contenaient ? N’ont-ils jamais enveloppés la moindre friandise pour notre faim d’absolu ? Tant de papiers vides pour si peu de gâteaux ! Ai-je fait fausse route ? N’était-ce pas le sens des reproches de mon père ? Et toi, ma soeur, comme toujours, pardonnant au monde entier, que deviens-tu, où demeures-tu, dans l’ombre de ton ombre ? Je pense à ma fille qui est cette paupière fragile sur le manque radical de tout sens attaché à la vie. Ah ! les enfants sont beaux comme des racines d’oliviers !

LA NUIT

Une lueur dans la nuit se cache tout au fond de l’eau. La nuit est paisible dans les étoiles. La nuit est belle. Des fois, le bateau de minuit passe... On dirait des étoiles qui font un bruit lugubre. Le petit village endormi ressemble à un gage des nuits. Au fond de l’eau, les poissons somptueux s’endorment. Les nuages au velours bleu sont beaux. Pendant ce temps, les "coquettes" se font belles. La nuit enchantée se cache dans les contes de fées. (Laurianne, 9 ans)

Jusqu’à la fin des temps nous resterons étrangers, dans l’Errance, à ce que tissent les étoiles dans leur ronde. Et cette étrangeté nous rend furieux les uns contre les autres. Nous la reconnaissons au moindre signe de l’Autre. Elle drague notre insoutenable interrogation. Sans cesse, il nous faudra "un autre" pour assassiner en lui le sans-fond de nous-mêmes.

L’ETRANGER

Il sortit des fleurs comme un loup, s’enflamma et laissa faire le vent. Sans doute avait-il des yeux étranges, comme la couleur déchirée des marais. Fallait-il, pour autant, le désigner ainsi ? Il resta dans leurs mains l’espace d’un instant. On ne l’a jamais revu vivant. Seul son cri demeure, barque renversée. Derrière son sourire, il y avait cent portes fermées.

Il y avait quelque chose d’indéterminé avant la naissance de l’univers. Ce quelque chose est muet et vide. Il est indépendant et inaltérable. Il circule partout sans se lasser jamais. (Tao Te King)

Qu’est-ce qui t’a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre ? Il n’y a pas de siège pur. (René Char )

Et il a faim d’un je ne sais quoi que l’on atteint d’aventure (Saint-Jean de la Croix )

Jeudi 6 juin 1985.

Décès du philosophe Vladimir Jankélévitch, à Paris. J’apprends la nouvelle de la mort de Vladimir Jankélévitch le lendemain. Pourquoi suis-je touché à ce point ? Je ressens le même sentiment que celui éprouvé pour la mort de Camus ou de Bachelard. Pourtant je n’ai jamais rencontré ces personnalités. J’ai simplement fréquenté leurs oeuvres avec une certaine ferveur. Je connais l’oeuvre de Jankélévitch depuis mes vingt-sept ans, au moment où il a fait paraître son livre sur "la mort" (1966). A l’époque, particulièrement troublé par l’angoisse de mort, je cherchais des réponses dans la philosophie et la spiritualité. Evidemment, je ne les ai pas trouvées. Je me souviens de cette lecture ardue pour un autodidacte de la philosophie comme moi. Elle m’avait laissé une impression d’impossibilité de savoir le pourquoi de cette frontière ineffable à passer. Je n’avais pas vraiment vécu encore "la mort à la seconde personne" comme il la nomme, c’est-à-dire la mort d’un proche laquelle, sans être notre "mort-propre", nous concerne par la relation vitale que nous entretenions avec le défunt. La mort peut-elle être "pensée" ? Jankélévitch nous répond par la négative. Etant le non être, elle est aussi le non-sens, le pur négatif, c’est-à-dire l’impensable.

Ce qui est positif et pensable, c’est le décès, la mort socialement repérée et classée. La mort demeure le phénomène le plus contradictoire qui soit. Elle est, pour chacun de nous, la certitude inéluctable et la fondamentale incertitude, la réalité la plus dense et néanmoins la plus vide, étant négation d’être, non pas seulement transformation mais abolition de la forme, le Rien pur, la fin sans finalité.

Jankélévitch nous démontre impitoyablement l’inconnaissabilité de la mort, dans l’Avant de la vie vécue, dans le Pendant de l’agonie, et dans l’Après de la tombe. L’homme qui raisonne rencontre d’abord la certitude de sa mort : mors certa. Il sait que le moment de sa mort est inscrit quelque part, quand bien même il se réfère à un dieu tout-puissant ou à un déterminisme scientifique. La mors certa débouche sur une hora certa. La rencontre de ces deux attitudes l’entraîne inéluctablement vers la désespérance. Mais, heureusement, cette heure ultime de sa propre mort, il ne la connaît pas : hora ignota, et cette ignorance peut, ou bien le jeter dans l’angoisse de chaque instant ou, au contraire, le rattacher à une espérance chimérique comme si l’incertitude de l’heure finale débordait sur la mort même. Il nous reste une croyance négative : "nous savons que nous mourrons, mais nous ne le croyons pas" (Jankélévitch).

Cette attitude à l’égard de la mort nous conduit vers une éthique positive : c’est la finitude même de la vie qui donne son prix aux instants qui la composent, aux joies qui la ponctuent et aux actes qui l’orientent. Il y a comme un optimisme tragique chez Jankélévitch, lorsqu’il s’écrie, dans un entretien sur France-Culture, "jamais plus, savez-vous ce que cela veut dire, jamais plus !" à propos de notre passage unique et éphémère sur cette terre.

D’autant que le philosophe ne peut se résoudre à accepter le lyrisme de Dies irae où l’optique chrétienne veut nous mener. De même, rien ne sert de vouloir "apprendre à mourir" car cela ne se peut pas. En effet, comment apprendre à franchir un seuil dont nous ne pouvons rien connaître avant de l’aborder ? L’acte de mourir - apothnêskein - et le fait d’être mort tethnanai - font émerger en nous une double peur : celle d’un saut ténébreux et solitaire dans un abîme inconnaissable et celle d’un anéantissement de notre être personnel. Cependant, la plongée de l’être dans le néant n’est pas moins improbable que son surgissement dans une éternité lumineuse : la mortalité n’est pas plus pensable que l’immortalité.

Si "la mort détruit le tout de l’être vivant", "elle ne peut nihiliser le fait d’avoir vécu" en aimant et en agissant. La mort demeure un de ces éléments du "presque rien" qui fait dérailler tous les raisonnements.

Je retire de cette lecture du livre de Jankélévitch, encore maintenant, ce sentiment de la friabilité de toutes les logiques appliquées à cette question sans fond. Et d’une nécessaire dérive du côté des autres modes d’appréhension du réel : la sagesse, la poésie, la musique, la spiritualité.

Je regrette de n’avoir jamais été un des étudiants de Jankélévitch, comme je l’ai regretté également pour Gaston Bachelard. Ils savaient, tous les deux, qu’enseigner signifie "donner le goût de...". Dans son article nécrologique Christian Delacampagne rappelle " le style inimitable de ses cours, sa faculté d’improvisation, son don de parole, son sens de la formule capable de faire vaciller les certitudes les mieux établies, son amour du paradoxe, l’habileté avec laquelle il manie la métaphore ou l’analogie, mettant brusquement en relation les idées les plus éloignées : tout cela, heureusement, a été conservé par la radio et la télévision et demeure, de façon encore plus indélébile, dans la vingtaine d’essais philosophiques que Jankélévitch a publiés" (Le Monde, 8/6/85). Personnellement je retiendrai aussi l’extrême générosité de l’homme et le courage éthique du citoyen face à tous les extrêmismes et à tous les racismes.

Jankélévitch fut un philosophe pour qui parler signifie être en accord avec son existence concrête, le tout avec, toujours, une petite pointe d’ironie sur l’écart opaque entre penser et exister. Ce fut également le philosophe musicien qui reconnaissait la différence de fluidité de la musique de Debussy ("musicien des eaux dormantes et des eaux marines, qui ont en commun d’être statiques et de n’aller nulle part") et de Fauré dont "les eaux fluviales, vivantes et glissantes vont quelque part et deviennent quelque chose d’autre, parce que cette fluence à une intention". Un philosophe qui, évidemment, préférait encore Aristote à Platon, le géomêtre, et qui soutenait simplement que l’ "ironie c’est de savoir que les îles ne sont pas des continents, ni les lacs des océans".