Brindille, un jour de sérénité, en province

Ma femme Taï Ji   à Brindille pour son anniversaire (2 décembre 2013) (écoutez en écho  Ferrat-Aragon)

 

 

Tu entres dans ma vie

Comme un Stradivarius

 

Ta mélodie d’arpèges en roses rouges

M’éblouit

 

J’écoute tes yeux

Pour me donner le la

Qui anime l’existence

Fragile comme cendres

 

Tu es la voix

Qui éclaire mes Sibéries

 

Tu es la main

Qui rapproche mes lointains

 

Avec toi la peur

Tombe toute crue

Dans la joie d’être humain

 

Tu avances sans masque

Dans l’écarlate je l’avoue

 

Viens-tu me dire ton nom

Comme une poutre dans la rivière

 

Ouvres-tu la lumière

Qui monte du fond des âges

 

Je te regarde vivre

Et je pose le silence

À cheval sur l’élan

Dans la tendresse qui frise

 

Ton corps se fait mouvance

Sous la brise du Taï Ji

Je demeure dans tes vagues

Jusqu’aux racines du monde

 

Je m’espace dans tes gestes

Pour rejoindre ma naissance

 

Je ne suis plus d’ici

Je ne suis plus de là

Car je suis avec toi

Dans l’envers de toute chose


 

Nous n'irons pas au Paradis

 

Nous n’irons pas au paradis. Inutile de passer par dessus les montagnes. La Profondeur est en bas dans l’oiseau-mouche. Quand le futur est femme, la flamme est toujours mère.

À chaque fois que tu fais un pas vers moi, ma source retrouve sa coulée douce, mes yeux se décongèlent. Mon poing s’ouvre en étoile.

Un jour je plongerai dans ta blancheur, en apnée, le temps d’un battement de cils.

Je découvrirai tes lianes d’ombre, des chevaux endormis, ta petite musique de nuit dans un grand corridor.

Un jour j’habiterai ton corps comme le soleil l’espace des galaxies. Tu ouvriras toutes tes volières. Je renverserai toutes tes cages.

Tu vivras à la charnière du cri et du silence. Je nagerai dans tes eaux claires où je vois tous les fonds.

Dans l’étincelle de ton regard , le pourquoi de la couleur.

Sous ta caresse, la Profondeur mise à nue.

Tu es la sensation même, l’ondulation du léopard. Le tout début de l’avalanche, le premier pas d’un enfant de coeur. La beauté d’un grain de neige, la couleur de la mangue.

Reviens, tu es ma Chine en minuscule. Tes yeux mes étendards. Ta joie si réelle enflamme mes mots. Je t’attends près de ton arbre. Je bois l’eau de ta fontaine.

Tu es là. Tout est bien.

Dans ton sourire enfin l’Infini feuillu.

Un nuage passe et éponge ma nuit. Nous partageons le monde qui monte de notre peau.

Voir le texte sit par l'auteur plus bas

 

 

Réfléchir sur le sens de l'Amour par le truchement des amours que nous avons vécues pendant des années, nous fait revenir sur notre existence qui se déroule comme un tapis rouge.

Sans amour

 

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Comme un paquet d’os dans un charnier

Une source sans origine

Un feu qui cherche sa flamme

Un arbre au feuillage consumé

Un vieil homme au regard enlisé

Un prêtre qui contemple la croix

Un enfant qui refuse de naître

Une femme sans territoire

Un acier qui tombe en poudre

Une fenêtre transformée en muraille

Une maison au toit envolé

Un train qui ne va nulle part

Un avion qui percute un empire

Sans amour

Le ciel aussi

Demande de l’aide


L'amour foisonne dans le bleu 
Un regard fouille la mer 
Un doigt sur la hanche 
Caresse l'univers

Elle revient silencieuse 
De l'envers du décor 
Elle perd pied 
Dans les ombres 
Elle remue l'invisible

Il faudrait une mémoire 
Transparente comme l'éclair 
Un peu de coquelicot 
Posé sur une main

Nous sommes en partance 
Dans tout ce qui frétille 
Une aile de papillon nous emporte 
Vers la mort

Nous nageons dans les mots 
Sans navire et sans voix 
Nos croyances nous chavirent

Reptile de chaque instant 
Le feu du Monde nous broie

 

J’ai rencontré de nombreuses femmes dans ma vie. Pas tant que d’aucuns ont voulu m’en prêter. De quelques unes, j’ai été vraiment amoureux, mais les circonstances n’ont pas été propices à la stabilité d’une union durable.

Avec ces femmes, dans la force de l'âge, j'ai connu les mille et une postures de l'amour que la graphiste Malika Favre a si bien présentées

Quatre femmes ont marqué profondément mon existence.

Avec elles, j’ai vécu ce que je nomme "un grand amour".

Je me suis marié avec deux d’entre elles.

La première est la mère de ma fille.

La deuxième a été un feu d’artifice autour de mes quarante ans.

La troisième est morte en cinq minutes dans mes bras.

La quatrième - Brindille - tisse avec moi le fil de notre vie de couple aujourd’hui.

Un grand amour est reconnaissable parce que cinquante ans, trente ans, dix ans après un rêve vient nous dire toute l’importance qu’il a eu dans notre existence.

Il demeure dans notre inconscient comme une mésange.

Un grand amour n’est pas un amour-fusion mais un amour-interférence.

Il engendre une onde interactive qui bouleverse notre être jusque dans ses racines.

Il provoque notre stabilité intérieure par son altérité.

Il nous plonge merveilleusement dans "une inquiétante étrangeté" comme dit Freud.

Nous demeurons toujours fidèles à un grand amour parce qu’il n’est pas possible d’aimer ailleurs pendant le temps de sa permanence.

Mais rien ne reste immobile et tout est impermanent. Le grand amour se défait dans sa forme apparente au fil du temps et en fonction de la complexité humaine. Cependant il demeure aussi vivant qu’à l’origine dans l’imaginaire et se transforme en douce amitié.

Par le grand amour, nous savons que l’âme existe comme un cristal de Bohème.

Par le grand amour, nous acceptons les aléas de la vie et nous pouvons mourir tranquille.

Par le grand amour, nous nous glissons subtilement dans l’infini dès maintenant. 

Le grand amour ouvre les portes de la sagesse.

La sagesse nous fait comprendre le sens de la vie par l’expérience de la méditation, suivant le graphe :

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Lorsque l’amour se dissout dans le sable

Il se purifie

Dans la forêt

Il s’embrase

Dans la pierre

Elle éclate

Lorsqu’il contemple le ciel

Il se reconnaît

Tombé dans la neige

Elle devient source

Dans la paume accueilli

Il s’épanouit

Sous la détresse

Il s’arrondit

Dans le don

Sa joie se déshabille


 

 

J'ai écrit une suite poétique en quatre parties sur ce déroulement depuis mon adolescence jusqu'à une époque toute récente.

L'amour à la source

L'amour entre deux rives

L'amour au milieu du fleuve

L'amour à l'embouchure

Ces sont les diverses facettes de l'Amour


 

De l'Amour

 

De L'AMOUR.

À toi, Brindille. 
  
 

Introduction 
  
  
 

Parce que Amour est braises 
Et que je le sais 
Mon coeur neige 
Dans la flamme

RB 
 

1ère Épître aux Corinthiens 
Extraits

*** 
1Co12.7 A chacun est donnée la manifestation de l'Esprit en vue du bien de tous.

1Co12.8 A l'un, par l'Esprit, est donné un message de sagesse, à l'autre, un message de connaissance, selon le même Esprit;

1Co12.9 à l'un, dans le même Esprit, c'est la foi; à un autre, dans l'unique Esprit, ce sont des dons de guérison;

1Co12.10 à tel autre, d'opérer des miracles, à tel autre, de prophétiser, à tel autre, de discerner les esprits, à tel autre encore, de parler en langues; enfin, à tel autre, de les interpréter.

*** 
1Co12.11 Mais tout cela, c'est l'unique et même Esprit qui le met en oeuvre, accordant à chacun des dons personnels divers, comme il veut.

*** 
1Co13.1 Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celles des anges, s'il me manque l'amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante.

1Co13.2 Quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j'aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s'il me manque l'amour, je ne suis rien.

1Co13.3 Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s'il me manque l'amour, je n'y gagne rien.

1Co13.4 L'amour prend patience, l'amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s'enfle pas d'orgueil,

1Co13.5 il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s'irrite pas, il n'entretient pas de rancune,

1Co13.6 il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité.

1Co13.7 Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout.

1Co13.8 L'amour ne disparaît jamais. Les prophéties? Elles seront abolies. Les langues? Elles prendront fin. La connaissance? Elle sera abolie.

1Co13.9 Car notre connaissance est limitée et limitée notre prophétie.

1Co13.10 Mais quand viendra la perfection, ce qui est limité sera aboli. 
  
  

Dévelopement 
  
  
 

"Amour hélant, l'amoureuse viendra, Gloria de l'été. Ô fruits !" 
René Char

Il est venu, il a vu, il a vécu. Peut-être a-t-il compris ? 
Comprendre, prendre avec, c'est dépasser à la fois la peur de vivre et le désir absolu de vivre. Double impasse ! 
Aurait-il vaincu ces deux abîmes de l'existence ? 
Derrière eux, le Sans-Fond, comme un écran aux neiges éternelles.

Jamais je n'ai vu l'amour 
dans les barbelés du bruit 
Jamais je n'ai fait l'amour 
avec les formes invisibles 
Nous restons impliqués 
par la magie des flaques 
Nous n'allons pas boire 
la mer dans un verre d'eau 
Il ne faut pas pleurer 
si la femme est passagère 
Ne vient-elle pas de l'espace 
où l'éclair est une plume 
où l'arbre est une peau 
qui grésille 
dans l'écarlate




Amour, comment prononcer ce vocable sans trésaillir ? N'est-ce pas un mot à déposer sur le bout de la langue comme une fraise des bois ? Mot fourmi sur la main d'une enfant sage. 
Il a hésité longtemps avant de se risquer vers cette parole singulière, orchidée de la pensée. Sans doute n'était-il pas prêt ? Il faut tant d'années avant d'entrevoir la couleur et surtout l'odeur de menthe de ce sentiment.

Amour, onde et particule, lumière et fruits, 
Amour, beauté des ronces et de la tulipe noire, 
Si on te prononce, tu exploses !

 L'amour à la source

Adolescent, il résidait dans l'amour frondaison. Il en sentait tous les parfums, toutes les variations de colories, mais, également, tous les bruissements, tous les arrachements. Le moindre à-coup le blessait comme une entaille dans un peuplier. La femme présentait ses étranges miroirs. Il s'y perdait. Sa beauté peuplait ses rêves. Il suivait sa démarche vers des contrées inconnues. Tout en lui était volcanique. Pourtant, dans chaque nouvelle éruption, une voix l'appelait vers le clair-joyeux. 
Il a toujours su que le clair-joyeux caresse le sans limite et s'étaye d'une tranquillité fluide. Mais comment atteindre le clair-joyeux quand on se complait dans l'éblouissement ? Quand on regarde de tous les côtés à la fois ? 
 Dans les premiers moments d'expérience, nous confondons si bien amour et passion, intensité et bouleversement. L'amour, c'est du saké. Nous avons besoin de rasades à la Coréenne. Nous nous croyons invincibles et certains. Rochers dévalant la pente du petit jour. Une épreuve du feu dans un paysage d'eaux vives. Nous tenons à l'amour comme un chien à son os. Inutile de nous parler d'autre chose. De nous inviter à la rencontre avec nous-mêmes. L'amour est ballon rouge et tout le reste, une lourdeur dont nous voulons nous délester pour monter vers le ciel.

La jalousie nous guette. La mine flottante flirte aussi avec le navire de guerre. Nous ne sommes pas encore désarmés. Nous n'avons pas encore pris l'eau. À peine avons-nous simplement desserrés un peu les poings. Nous regardons à l'envers, beaucoup trop vers l'intérieur. Dans une forêt, avec l'être aimé, le seul arbre qui existe, c'est elle ou c'est lui ! L'amour rétrécit notre champ de vision, transforme notre réalité en magie silencieuse. Toute pluie est ensoleillée. L'amitié est sous condition. Le travail, un support presque inutile.

Nous parcourons le monde avec les yeux de l'autre métamorphosé.  Tout voyage est à sens unique. Une seule direction : nous deux en équilibre sur un seul point. Parents, enfants, amis demeurent en filigrane dans le papier soyeux de notre vie infroissable. Toute contrainte qui nous éloignerait l'un de l'autre est une avalanche que nous évitons, si possible. Une unique concession à cet égard : celle qui nous réunit parce que nous tissons ensemble. Nous sommes du bond, comme dit René Char, pas "du festin, son épilogue". 
Nos couleurs sont le rouge quand il fait sombre et le bleu quand le jour se lève. Nos parois sont solides, du moins nous le croyons. Mais elles sont de cristal multicolore, aussi fragile que musical. Conserver l'oreille du mélomane, jusqu'à la fin, c'est la beauté de l'amour réalisé. Un mystère, en ces temps de verres brisés !

Parfois un enfant naît dans ce miracle. Visage minuscule détaché de l'ombre. Une surprise éclatante comme une écaille au bord de l'eau. Un premier pont vers l'ancrage, mais qui le sait ? Ce n'est pas encore l'heure. Nous venons à peine de nous endormir dans la mousse du sous-bois. Il nous faut pourtant laisser le risque de l'étincelle, éviter d'être les pompiers du désir. Attention au carcan du programmable. L'horloger qui compte les heures prend le plaisir de la maîtrise et laisse l'amour toujours inattendu.

Elle se penche sur moi 
Le coeur ignorant 
Pour voir si je l'aime 
Elle a confiance elle oublie 
Sous les nuages de ses paupières 
Sa tête s'endort dans mes mains 
Où sommes-nous 
 
Paul Éluard 
Extrait de L'amour la poésie, 1929 
  
 

 L'amour entre deux rives

Pendant des années, il a vécu entre deux rives. 
C'était du temps où l'Histoire semblait se désensabler. L'événement effilochait la morosité. Le rire reprenait sa place dans l'arc-en-ciel. La parole était un panier de cerises. 
Il aimait cet écart. Un entre-deux qui interroge le stable et le mouvant. Un espace flottant aussi léger qu'une mantille. 
Les rives changeaient mais la distance demeurait, presque parfaite. 
Un jour il a voulu s'établir sur une rive très abrupte. Mais il a trop attendu. La nuit était si rapide. Elle n'a pas su lui dire "viens!", il n'a pas pu lui dire "oui!". C'est l'entre-deux qui l'a empoigné. Une blessure au-delà du cœur. 
Elle était faite de la souche des grands fonds. Souvent elle surgissait avec le vent du large, immergée dans sa beauté. Terrifiante, dans son ivresse rocailleuse. 
Ses amis avaient peur de son énergie. 
Rien ne l'arrêtait, pas même la peur de mourir. 
Un jour, elle a nagé jusqu'au racines de la mémoire. Là, elle a vu une page blanche. Tout restait à écrire. 
Le bleu de ses yeux portait l'ombre d'un village englouti. 
Lui seul connaissait sa fragilité de coquelicot. 
Elle ne voulait rien parce qu'elle demandait tout. 
Elle laissait partir ceux qui souhaitaient changer de nuits. 
Il se souvient de sa silhouette jetée au dessus du passé. Il revoit encore son élan, cette estafilade sur l'avenir. 
Elle était zigzag. Elle était un coup de crayon de couleur rageur d'un enfant triste. 
Elle renversait toutes les barques. Elle emplissait toutes les langues. 
Avec elle, il faillit perdre sa propre voix. Il entendit battre son cœur. Il se redressa. Il vit le large à l'intérieur de lui-même.

Elle s'est mariée dans une obscure province. 
Il est resté debout, en équilibre, sur la Tour Eiffel. 
Un soir, il crut l'apercevoir, au loin. Il tressaillit. 
Ce n'était que le minuscule incendie que crée la lanterne d'un voilier sur une mer presqu'en deuil.

 L'amour au milieu du fleuve

Arrivé au milieu du fleuve, quel âge avons-nous ? Qui peut le dire, tant chaque destinée est singulière, faite de bois pur ; chaque épreuve sentimentale, une toile d'araignée dans la rosée ou dans l'incendie. Le temps n'avance pas comme un train de première classe. Il est lièvre ou tortue pour chacun d'entre nous. L'événement est ce taureau sauvage que seuls, quelques uns, savent attraper au lasso. Beaucoup succombent à ce petit jeu et passent à côté de leur vie. 
L'amour au milieu du fleuve se fait péniche rassurante. Qui pourrait penser qu'un tel bateau puisse couler ? Il ne va plus aussi vite que cette bouée qui dévalait les torrents en amont. Il transporte tant de lourds soucis, tant de tragédies quotidiennes. L'homme qui a bien vécu dans ses sources peut apprécier le paysage sans remords. Il sait d'ailleurs que rien n'est vraiment stable, pas même la paresse du vent léger dans les feuillages. Dans son regard vers le fleuve, il voit se miroiter son visage d'enfant. Qui peut dire si un simple reflet, un instant, ne transformera pas de nouveau son existence ? Rien de moins assuré qu'un homme dans cet espace-temps. Est-il célibataire ou vit-il avec l'étrangeté d'un ou d'une autre ?

Ton rire grand aigle blanc

        à R. 
 

Aujourd'hui j'ai touché les ailes de ton rire 
Ton rire grand aigle blanc au dessus des saisons 
Avec sa flèche d'ombre où grésille le vent 
Ton rire où se détachent  rageuses tes frondaisons 
 

Aujourd'hui j'ai connu tes espaces crépus 
D'un trait je fus noyé dans ton doux cresson bleu 
J'ai suivi la coulée j'ai compris l'infini 
et dans ton sexe indien le serpent de lumière 
 

Aujourd'hui j'ai atteint ton rire du bout du monde 
Ton rire grand aigle blanc qui émiette la peur 
Ton rire de corsaire sur l'écorce d'un mot 
J'ai mordu dans la page l'étrange douceur d'aimer 
 

Aujourd'hui je ne sais si ton rire est mirage 
car son reflet griffu retrace ma ligne de vie 
Ton rire cadran solaire entre cascade et rive 
Ton rire dans la jachère d'une eau presqu'évanouie 
 

Aujourd'hui je répands ma cargaison d'iris 
sur le nid de ton rire où mort se déshabille 
Je peux te dire un rien d'incendie dans la vague 
Je ne sais si ravine a plus haute ramille 
 

Aujourd'hui je reviens de ton rêve endormi 
à cheval sur ton rire déployant son refrain 
Je descends dans ton corps sans liane et sans effort 
Je te remets la clé qui ouvre le passage 
 

Nous partons tous les deux ton rire et mon poème 
pour découvrir là-bas l'envers du paysage 
Pic le bout de ton sein enneigé par mes lèvres 
Vive et si flamboyante la source de ton ventre 
 

Aujourd'hui j'ai vécu l'année dans une seconde 
Ton rire grand aigle blanc a saisi la fourrure 
des mots qui blondissaient aux pentes de mes jours 
Je ne sais si soleil je ne sais si capture 
 

Mais je tombe vertical dans le chaudron stellaire 
Ton rire qui m'accompagne d'une plume sans détour 
Ton rire comme une bolée de nuit et de plein sud 
pour étancher ma soif toujours plus radicale 
 

Aujourd'hui je laisse faire le jeu fou des ciseaux 
Je dérive détaché loin des rumeurs pointues 
Je suis dans l'ici-monde la graine et la rivière 
Ton rire mène à la proue d'un aigle si feuillu 
 

Je marche comme un enfant sur le feu de la rose 
Jamais je n'ai dansé ainsi sur l'angle aigu 
Je contemple la pierre où la mer se repose 
Je dévalise le sens le nom même de l'amour 
 

Je ne sais si poème et je ne sais si prose 
Ton rire grand aigle blanc m'a coiffé de bonjours 
J'écartèle le Rien et découvre le Pour 
Je fais bleuir mes mots sous ton plus chaud pelage 
 

Laisse-moi revenir dans la plaine de mon âge 
Rire Ouvre tes serres je suis en plein été 
Plonge dans mon coeur et saisis ta becquée 
Rire je suis à toi Rencontre mon Grand Bleu









À force, ils se sont entendus. Dans le meilleur des cas, peut-être, compris. 
Qu'est-ce qu'écouter en amour ? 
Sans doute prendre le temps d'un regard sur l'abîme d'un silence qui ne trouvera jamais son mot pour le dire. 
Sans doute une caresse au moment où l'on ne l'attend pas. ` 
Sans doute un sourire dentelé par la tendresse. 
Un jour, elle a contemplé l'univers et il n'était pas avec elle, seulement à deux pas. Écouter la solitude qui jaillit  du véritable amour partagé. Sans elle, nous ne sommes rien, nous ne nous connaîtrons jamais. La solitude est le véritable château du sage. Au milieu du fleuve, déjà, nous en percevons toute sa rigueur et toute sa plénitude. Plus tard, nous saurons qu'elle est plus bouleversante et plus joyeuse encore.

Quelle tragédie quand la vie s'arrête brusquement, au milieu du fleuve.

Un jour, il a suffi d'une minute. Elle est tombée sans un bruit. 
Devant lui un corps sans vie, des yeux qui restent murés dans l'immobile. Christian Bobin, lui aussi, se souvient de "la plus que vive" dont l'incandescence vitale vient de jeter ses dernières étincelles ; Paul Éluard, à la mort de sa femme Nush, écrit "Nous ne vieillirons pas ensemble/ le temps déborde". 
On ne sait jamais ce qu'il faut faire ni ce qu'il faut dire devant la mort. 
Nulle expérience passée ne nous renseigne. 
Nous sommes toujours innocents face à l'impromptu de la mort. Tous les discours philosophiques paraissent de trop ou à côté. La poésie, seulement, constitue la dernière trame possible pour inscrire notre douleur et notre incompréhension.

Il lui a fallu du temps pour accepter réellement. Sans doute croyait-il que sa sagesse le sauverait plus vite. Erreur et présomption ! La sensibilité, lorsqu'elle est brusquement incendiée, ne connaît aucune eau miraculeuse, fût-elle issue des mains de Marc-Aurèle. Lui n'avait pas la chance ou l'illusion de croire aux pouvoirs des statues qui peuplent les églises du monde.

La mort noire est totale. Un flux mazouté. 
Une plongée dans le Chaos. 
Une lame de couteau au cœur de l'élan. 
Aucun oiseau - ici -  ne peut sauver sa blancheur d'aile.

Le non-sens devient la Grande Muraille infranchissable. Inutile d'aller chercher du secours. Tout est à faire soi-même, au risque d'en finir. 
Krishnamurti l'a compris. Dix jours pour faire le deuil de la mort de son frère Nitya. Dix jours d'inespérance radicale et de folie délestée. Dix jours à retrouver soudain le langage de la Terre-mère, oublié depuis si longtemps. Dix jours pour se regarder en face, comme un être humain sans entrave, sans projet mais non sans infini. 
Pour lui, il a fallu presque cent fois dix jours pour laisser fondre dans sa mémoire le visage d'Agnès. Aujourd'hui, une eau claire s'écoule, avec parfois un reflet étrange qui vient du ciel. 
 

Une femme l'a aidé, superbe et sacrifiée, bien sûr, comme un nuage qui passe  avant l'été, au dessus d'une montagne écroulée. 
Elle ne connaîtra jamais toute sa reconnaissance.

 L'amour à l'embouchure

Un jour, on s'aperçoit qu'on a vieilli. Ce n'est pas seulement à cause des cheveux blancs qui tombent sur les rondeurs du corps. Non, c'est une petite musique qui murmure dans les veines. Une légère tristesse dans le regard quand vient la nuit. Une paresse à saisir l'oiseau en vol. Une main qui tremble un peu sur le clavier d'un accordéon. Le cœur qui chancelle un tantinet en haut du chemin. Le nom qui s'est perdu dans les recoins feuillus de la mémoire. 
Il ne fait pas partie de ceux qui cajolent leur corps comme une miniature chinoise. Il en prend soin à sa juste mesure, mais sans excès. Il accepte que son corps vieillisse dans l'épaisseur des années. Un moment, il a même cru que son corps avait rendu grâce et que sa sexualité s'était définitivement consumée à la vitesse d'une feuille de papier de soie. Il avait fait son deuil de ce plaisir évident. N'avait-il pas vécu dans la plénitude sans grillage de ses envies ? 
Aujourd'hui, il sait que tout renoncement porte son miroir d'illusions. Rien n'est jamais perdu, seulement on ne sait pas toujours "voir" ce dont il s'agit. Un manque à être. Une épine dans le regard. Une lucidité trop tranchante. 
Mais, surtout, une imperceptible distance qui s'introduit subrepticement dans la relation amoureuse et qui la mine en profondeur. Un jour, elle a dit un mot de trop. Un autre jour, il l'a regardée sans la voir. Tout à coup, le désir disparaît comme il était venu. Reste l'étonnement de demeurer encore ensemble, pour crever d'un coup d'ongle, une baudruche nommée solitude. 
Pourtant, il ne faudrait jamais croire à l'impossible. 
La preuve ! 
Elle est venue comme un myosotis sur un éléphant. Une rencontre inespérée avec Brindille. Une racine découverte dans du sable mouvant.

Oeuvre de Silvaine Arabo

Brindille

Elle sort de ma mémoire 
Fraise des bois ou brindille

Elle a la forme d’une écorce 
Elle a la douceur du velours

D’où vient-elle vraiment 
Avec ses hirondelles

Pourquoi prend-elle la nuit 
Comme une éponge

Nous sommes issus de l’espace 
Dit-elle mais le sais-tu

Je la regarde naître 
Dans sa nudité sidérale

Si je la touche je m’évanouis 
Dans sa beauté sans rivage

Suis-je donc en plein été 
Dans ses bras de lavandes fraîches

Jamais je n’ai vu une forme si parfaite 
Elle est l’harmonie même

Je respire son nom 
Je caresse les paysages de son corps

Ses mots sont mes papillons 
Ses lèvres ma neige au repos

Je l’aime car les arbres poussent 
dans nos mains

Je l’aime car tout disparaît 
à l’horizon

Nous entrons dans le sans-âge 
par la porte de sortie

Nous sommes à l’orée du Sans-Fond

Comment l’appelle-t-on 
Bonté et Beauté`

Deux joyaux pour l’éveil au petit matin 
Un jour tu comprendras me dit-elle

Sait-elle qu’il me suffit de fermer les yeux 
pour naître avec ses yeux 
pour respirer avec son corps

A chaque instant je la connais depuis mille ans

Mais nous nous inventons dans un seul cri 
Qui ressemble à une prairie de coquelicots 
Nous voyageons du même élan 
dans la tendre preuve de la différence

 

 

 

Poème dit par l’auteur (format MP3):


- introduction http://www.barbier-rd.nom.fr/amoutintroduction.aac

- Amour à la source http://www.barbier-rd.nom.fr/amoursource.mp3

- Amour entre deux rives http://www.barbier-rd.nom.fr/amourdeuxrives.mp3

- Amour au milieu du fleuve http://www.barbier-rd.nom.fr/amourmilieufleuve.mp3

- Amour à l’embouchure http://www.barbier-rd.nom.fr/amourembouchure.mp3

 

 

 

 

 

 


L’amour est une tête d’épingle en feu

 

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à Brindille pour son anniversaire

L’amour est une tête d’épingle en feu

Qui ressemble à une rose rouge

Une petite lumière aiguisée comme l’éclair

Dans le dur ébène de la nuit

Un drôle d’oiseau multicolore

Qui chante toutes les chansons du monde

Toi au milieu de ton océan

Quand ton regard est quille retroussée par les vagues

Toi dans le charme de ton Tai Ji

Quand ton corps devient nuage

Mélodie d’une guitare 

Toi quand tu poses ta main guérisseuse

Sur la joue de Lou griffée par ses larmes

Toi quand tu m’appelles la nuit

Dans une langue inconnue mais légère

Toi qui demeures debout

Sur les dagues du quotidien

Toi qui es plus que moi

Une passerelle vers le Rien

Le bruit de fond de l’univers

P.-S.

"Cistercienne", illustration électronique de Dom-Chris, My-Art
 

Lettre à Lara n°10 : Pouvoir aimer donc savoir mourir

Lara : Dernièrement, tu as écrit un poème qui se termine par "Pouvoir aimer donc savoir mourir". Ce vers aphoristique m’a intriguée. Peux-tu m’en dire un peu plus à ce sujet ?

RB : Bien volontiers. Le poème auquel tu fais allusion concerne la "nuit" et se termine par ces vers :

Pouvoir aimer donc savoir mourir

Seule évidence

.

La vraie nuit

Est au futur

Je commencerai par cette fin du poème. S’il s’agit de comprendre ce que la nuit veut dire, pour la psyché, il faut l’entendre comme un noir absolu. Une opacité totale dans la compréhension, et encore plus, dans l’explication, de ce qui est. Ce qui est, le Monde, nous échappe sans cesse. Sais-tu que, sur le plan simplement de la physique, nous n’envisageons, comme matière "visible", que 0,5% de l’ensemble de l’univers ? 95% de l’univers nous échappe.

Même si nous avançons dans nos théories scientifiques pour éclairer un peu la complexité de notre monde, celui-ci nous laisse un "résidu" absolument hors de toute compréhension. Plus encore, comme l’a soutenu Edgar Morin, plus nous comprenons le monde et plus surgissent de nouvelles zones d’ignorance. C’est pourquoi "la vraie nuit est au futur". Nous allons vers la lumière, mais nous engendrons ou, plutôt, nous découvrons de l’obscurité, en même temps.

Lara : Est-ce que ce constat à affaire avec le vers qui précède ? Entrer dans le pouvoir aimer (la clarté) demande le savoir mourir (la nuit) ?

RB : On peut le dire comme cela, en effet, avec des nuances.

Pouvoir aimer suppose de passer par un postulat indémontrable scientifiquement. Tout se passe comme si ce qui est - l’énergie-matière - et qui a toujours été, et qui sera toujours, dans sa transformation incessante et inversée (de l’énergie à la matière et de la matière à l’énergie) était dotée, en même temps, intrinsèquement d’une potentialité d’amour. Que veut dire cette affirmation ? Que l’énergie-matière n’arrête pas, dans la création incessante de ses formes, de se donner et d’aller vers d’autres formes, dans une sorte d’attirance vers des structures plus complexes, en particulier dès qu’il s’agit de formes de vie.

Lara ; Mais peut-on appeler cela l’amour ?

RB : Tu as raison. Il s’agit avant tout d’une attraction, qui n’exclut pas d’ailleurs la répulsion, voire la destruction. Mais au niveau des grands mammifères, et des êtres humains en particulier, cette attraction se vit psychiquement comme un élan symbolique et affectif d’une haute intensité. Je nomme cet élan : l’amour.

Lara : Mais ce n’est pas scientifique ?

RB : Non, absolument pas. La science ne peut démontrer ce qu’est l’amourdans sa nature profonde. Cependant, ce n’est pas, pour autant, chimérique. Pourquoi ? parce que des êtres humains - des "homme remarquables" - selon la tradition spirituelle, qui, évidemment, pouvaient être également des femmes, ont eu l’expérience intime, essentielle, de vivre selon ce mode d’être. Cela a transformé leur vie. Ils ont écrit des poèmes, souvent, après ce vécu éblouissant, comme pour tenter de nommer ce qui est innommable. Ce sens de l’amour est singulièrement soutenu dans les spiritualités du Livre (Christianisme, Islam, Judaïsme). Mais on le rencontre également dans le bouddhisme sous la forme de la compassion.

Lara : J’ai le sentiment que c’est un état que nous sommes loin de comprendre et de vivre, en général ?

RB : Tu as sans doute raison, car l’amour, dans l’énergie-matière - est à l’état potentiel et demande à s’actualiser dans la réalité de ses formes concrètes et vivantes. Mais cette actualisation ne se fait pas si simplement, du fait de "pesanteurs" dont nous sommes affublés. Pourtant, rien n’est plus simple que d’aimer. C’est la raison pour laquelle Krishnamurti affirme, lors de sa réalisation ultime : "j’ai été fait simple".

Lara : Crois-tu que beaucoup de monde a pu vivre un tel état ?

RB : Je pense que tout le monde l’a vécu et le vit, avec plus ou moins de conscience. Mais le vivre vraiment est très dérangeant. Les gens n’aiment pas ce qu’ils ne comprennent pas. Or on ne comprend pas l’amour car personne ne maîtrise sa venue ou son départ. De plus l’amour est renversant ! Certains êtres en sortent profondément choqués, bouleversés, comme des sortes de fous en dérive. Je me souviens de l’expérience décrite par UG Krishnamurti, un contemporain de Jiddu Krishnamurti. Il raconte qu’il errait, complètement "ailleurs", dans une grande ville d’Europe, à la suite de son expérience. Il avait "oublié" sa femme et ses enfants. Il ne se préoccupait plus de rien.

Lara : je ne voudrais pas être comme cela

RB : Tu es bien sérieuse. Mais rassure-toi, peu de gens le vivent avec cette intensité. La plupart du temps, nous vivons un sentiment d’’immersion dans un espace-temps plus holistique que d’habitude, un sens de la contemplation et de l’émerveillement des éléments de l’univers et de la vie. C’est ainsi qu’en parle, en quelque sorte, le philosophe André Comte-Sponville, pourtant athée, mais qui reconnaît le vécu "mystique" chez l’être humain, y compris pour lui-même.

Lara : Alors, en quoi le "pouvoir aimer" est en rapport de causalité avec le "savoir mourir" ?

RB : La causalité est circulaire entre les deux propositions. On peut aussi bien écrire "Pouvoir aimer donc savoir mourir" que ’Savoir mourir donc pouvoir aimer". Rappelons que le "pouvoir aimer" révèle une "puissance" au sens aristotélicien, que l’acte va réaliser. Cette réalisation est, en fait, une actualisation de cette puissance potentielle. Mais de nombreux facteurs freinent ou bloquent cette effectuation. Des blocages résultant des conditionnements, d’autres liés aux attachements, enfin ceux venant du refoulement, voire de la forclusion de la conscience de la finitude radicale du vivant.

Lara : Peux-tu préciser un peu plus ces points qui me paraissent obscurs ?

RB : Cela revient à discuter le "savoir mourir", en précisant immédiatement que ce type de "savoir" - de l’ordre de la sagesse - n’est jamais complètement achevé chez un être humain. Il en fait l’épreuve de vérité lors de son tout dernier souffle. Savoir mourir concerne d’abord un regard critique sur l’ensemble des conditionnements sociaux, économiques, culturels, religieux, familiaux etc, dont nous sommes encombrés. Se rendre compte que notre parole est pleine d’un langage et de valeurs qui viennent d’ailleurs. Les sociologues ont nommé ce conditionnement structurant l’être de la personne par le terme "habitus" (Bourdieu). Les psychanalystes parlent de "surmoi". Les psychologues des profondeurs jungiens énoncent l’inconscient collectif. Le sujet qui tente de travailler sur lui-même analyse l’ensemble de ses conditionnements, souvent avec l’aide d’autrui. Ce n’est pas toujours facile de reconnaître nos conditionnements, notamment lorsque ces derniers sont rattachés à des valeurs qui nous paraissent encore aujourd’hui très positives.

Lara : Faut-il vraiment s’en libérer ?

RB : Il faut en prendre conscience et relativiser la prégnance des valeurs qu’ils représentent pour nous. Mais ne manquons pas de "gratitude" dont nous parle le psychosociologue Max Pagès dans sa catégorie des "confréries" qui se démarquent des "Ecoles" fonctionnant à la dévotion au maître et des "bandes" qui n’arrêtent pas de lutter en fonction de l’envie mimétique. André Comte-Sponville, en philosophe, parle également de la gratitude à propos de ce qu’il veut retenir de certaines valeurs du christianisme, même s’il a perdu la foi depuis longtemps. Nous avons tous à faire ce travail de mémoire vers notre enracinement pour savoir ce que nous devons conserver dans notre vie de surgissement, car sans terre un peu ferme, aucun bond n’est possible.

Lara : En somme reconnaître son enracinement avec gratitude et sans ressentiment pour le dépasser vers la réalité imprévue à construire individuellement et collectivement.

RB : Je crois que tu as bien compris ce que je veux dire.

Lara : Et qu’en est-il de l’attachement ?

RB : L’attachement résulte très directement de l’effet du conditionnement. Je suis attaché à mon beefsteack frites dans la mesure où j’ai vécu dans une famille ouvrière traditionnelle pour laquelle ce plat était souvent servi à table. Je me souviens, après plusieurs semaines à avoir mangé "chinois", quel plaisir j’ai pu avoir dans la ville de Guangzou, en Chine, lorsque nous avons découvert un restaurant français qui nous a servi un "châteaubriand" avec un vin de bourgogne excellent. Mais c’est l’attachement amoureux qui demeure l’exemple type de ce qu’il nous faut revoir d’une manière critique. Trop souvent nous "tombons amoureux" à partir d’un inconscient où se nouent des éléments venant souvent de l’histoire complexe de notre prime-enfance.

Lara : mais n’est- ce pas "normal" d’avoir un attachement ? Que serait un être humain complètement "indifférent" ?

RB : Un tel être humain serait une machine. Mais une personne "sensible" ne veut pas dire, pour autant, quelqu’un d’"attaché", comme on dit d’une poële à frire qu’elle "attache" ! Au contraire, un tel être sait prendre de la distance sans être séparé, pour laisser vivre l’autre dans ses désirs propres. Il tente de manifester, au jour le jour, dans son existence concrète, cet aphorisme du poète argentin Antonio Porchia : "je t’aiderai à venir si tu viens et à ne pas venir si tu ne viens pas".

Lara : Mais on cherche toujours à être avec des gens que l’on aime, même après la mort, on voudrait les retrouver au paradis.

RB : C’est la grande force du christianisme d’avoir eu cette idée géniale, mais portée par un imaginaire extraordinaire, que de proposer un "salut" pour tous les êtres humains, sauvés par le sacrifice du Christ, consistant à retrouver, lors de la résurrection, les êtres aimés dans leur corps de chair, au paradis. La sagesse grecque ne pouvait pas rivaliser, sur ce plan, et à dû s’incliner et s’éclipser. Par cette croyance, le christianisme a inventé un moyen de s’en sortir face au dilemme de la vie et de la mort, à partir d’un attachement à la part la plus subtile de la personne : son entité divine, son âme. Mais cela n’est valable que pour les chrétiens croyants sincères. Or beaucoup de chrétiens ne croient même plus en dieu ou au paradis et encore moins à l’enfer. Ils sont chrétiens par le baptême institutionnel dans la famille.

Lara : d’accord, mais comment rester attacher, je veux dire non séparé, tout en acceptant de ne pas être "attaché" au sens ou tu l’entends ?

RB : Pour cela, il faut arriver à ce point extrême de la conscience d’être qui passe par la conscience d’une finitude radicale. "Pouvoir aimer donc savoir mourir".

Lara : Programme impossible !?

RB : Sans doute, et pourtant Ginette Raimbaud, une psychanalyste qui a vécu près des enfants en fin de vie, a pu constater à quel point, souvent mieux que des adultes, les enfants acceptaient leur mort avec une sérénité déconcertante. L’adulte et le vieillard, portent le poids de leurs attachements tissés tout le long de leur vie. Au dernier moment, c’est impossible de "lâcher-prise".

Lara : mais en quoi le fait de "savoir mourir" permet de "pouvoir aimer" ?

RB : Le "savoir mourir" est l’extrême pointe de la sagesse, donc toujours un peu inachevé. Mais si nous avons conscience que chaque instant de notre vie s’accomplit dans la certitude que rien ne demeure (de l’instant que l’on vient de vivre, des joies ou des souffrances que l’on a eues, du passé, même le plus récent, qui est définitivement révolu, de l’avenir qui n’existe pas encore excepté dans l’imaginaire, de tous les "biens" et les créations qui sont de notre fait, de la culture entière de l’humanité même, de la terre, notre "terre-patrie" (E.Morin) qui disparaîtra aussi) alors on entre dans une véritable "puissance d’amour"). Krishnamurti l’a bien compris et vécu. Le bouddhisme nous le propose avec sa faculté de compassion. C’est la pleine expression de la "conscience-présence" d’être sur terre dans la fulguration de l’instant éternel. Tout, à ce moment, nous concerne, nous atteint, nous porte à l’intensité du vivre. De la plus petite chose - le "presque rien" du philosophe Vladimir Jankélévitch, jusqu’aux réalisation grandioses pour lesquelles nous accordons un regard lucide et sans vanité. Nous n’avons rien pour nous rassurer sur un devenir quelconque. Peut-être, dans la joie d’être qui ressort de ce non-attachement, une conscience d’un "presque rien" qui est également un "presque tout" dans lequel nous sommes une part inaliénable et inséparable.

 

 

 

 

Nous n'irons pas au Paradis dit par l'auteur

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